Point Zéro
Chapitre 1
17 février 2018 – 13 h 02 UTC
L’hélicoptère fit un brusque écart, et le juron tonitruant du pilote se répercuta dans les écouteurs, arrachant Poppy Borghese au sommeil. Elle pesta à son tour en constatant que ses jointures écorchées s’étaient rouvertes et essuya avec irritation le liquide sanguinolent sur la manche de sa combinaison à un demi-milliard de dollars. L’entraînement du matin avait bien débuté mais s’était soldé par des dégâts imprévus quand le dernier de ses adversaires avait réussi un coup au but avec sa barre de fer. Le polymère de la combinaison s’était aussitôt structuré en mode contention, ce qui lui avait permis de terminer honorablement l’affrontement malgré un avant– bras fracturé. Son humeur déjà massacrante en fin de matinée ne s’était pas améliorée lorsque l’ordre de mission était tombé. L’IA lui administra dix unités supplémentaires de p-morphine, bien trop peu pour ramener la douleur à un niveau acceptable. Poppy maudit une fois de plus la parcimonie du processeur de combat, dont la priorité était de maintenir à leur optimum les capacités tactiques de l’utilisateur, si nécessaire au détriment de son confort personnel. Elle caressa l’idée de shunter le programme et de s’injecter la totalité de sa réserve d’analgésique. Attends un peu, se dit–elle à contrecœur, il vaudrait mieux d’abord en savoir davantage sur ta mission.
— « On vient de passer la frontière du Zimbabwe, reprit le pilote. Arrivée sur zone dans 18 minutes si on ne se viande pas sur un hippo ! »
Elle jeta un coup d’œil indifférent par le hublot. À quelques mètres sous le ventre de l’appareil défilaient les flots paresseux de la rivière Mzingwane, l’un des principaux cours d’eau alimentant le grand bassin hydrographique au sud du Zimbabwe. Poppy se tourna vers son voisin :
« OK, Vandell, il serait peut–être temps de me mettre au parfum. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le briefing à Durban était un peu léger…»
Vandell Richardson épousseta une poussière imaginaire au revers de sa combinaison qui, à quelques détails près, semblait identique à celle de Poppy. L’ex-marine à l’impressionnant pedigree militaire paraissait beaucoup moins que ses soixante–dix ans. Il occupait le poste de directeur des opérations extérieures de la K2 Industries – un titre anodin qui faisait de lui en réalité le commandant en chef d’une armée privée de mille deux cents hommes. Bien qu’il n’eût pas d’autorité officielle sur l’unité spéciale de Poppy Borghese, aucun des dix soldats d’élite qui s’entassaient dans la soute de l’hélicoptère n’aurait osé remettre en question le prestige du vieux guerrier. lui–même nourrissait une affection particulière pour la jeune femme qu’il considérait un peu comme sa protégée.
Même si elle était probablement la dernière personne au monde à avoir besoin d’un garde du corps.
« Si tu n’avais pas ronflé pendant tout le briefing, Poppy, tu serais parfaitement au fait de cette mission.
— Vous savez bien que je ne supporte pas les analgésiques, répondit– elle d’un ton candide qui lui fit lever un sourcil dubitatif.
— Et ton bras ?
— Ça commence à tenir, mais ça fait encore un mal de chien, grimaça– t–elle après avoir tenté quelques mouvements précautionneux. Encore quelques heures avant que je ne sois au top. Raison de plus pour que vous me disiez ce qui motive une opération aussi précipitée, je vous rappelle que mon contrat de travail prévoit une journée de repos après chaque fracture ou blessure grave…
— Désolé, Poppy, pas de repos syndical cette fois–ci », ironisa Richardson qui savait bien qu’aucun contrat, tacite ou formel, ne la liait à la K2. Au sein de l’immense multicontinentale, moins de dix personnes connaissaient le passé de Poppy Borghese, et encore moins avaient eu l’occasion de consulter son dossier médical.
« On va donc reprendre exprès pour toi », continua–t–il en dépliant une carte du Zimbabwe d’un air faussement excédé.
À son tour, Poppy se retint de sourire. Vandell aurait très bien pu se contenter de lui télétransmettre le résumé du briefing, mais il n’avait été neuroéquipé que sur le tard et répugnait à utiliser la liaison neurale quand la situation ne l’exigeait pas. D’un index noueux, il désigna un point vers le centre de la carte : « Notre objectif est le bassin minier de Colleen Bawn, province du Sud-Matabele. Entre autres exploitations, ce complexe inclut la mine d’or de West Nicholson, qui cumule un certain nombre de records…
— Ça me dit quelque chose… est–ce que ça ne serait pas la mine la plus profonde du monde, ou un truc de ce genre ?
— La deuxième plus profonde, opina Richardson. Après le site de Tau Tona en Afrique du Sud où se trouvent actuellement les seuls puits dépassant les quatre mille mètres de fond. Mais ce qui vaut surtout à West Nicholson de figurer dans le Guinness Book, c’est d’être l’une des mines les plus dangereuses au monde… Jusqu’au début du siècle, il s’agissait d’une exploitation minable qui vivotait sur un filon de surface presque épuisé. Sa fermeture était déjà programmée quand une série de sondages a révélé la présence d’un énorme filon aurifère d’une richesse exceptionnelle au– dessous du niveau des mille huit cents mètres. Une aubaine pour un régime à bout de souffle plombé par une inflation à quatre chiffres et un taux de chômage à 85 %…
— Ils ont donc décidé de creuser plus profond.
— Tout juste. Et vu que les volontaires ne se bousculaient pas, les prisons et les camps de rééducation ont été généreusement mis à contribution. En un rien de temps, le vieux Robert Mugabe s’est retrouvé avec une armée de travailleurs dociles, peu regardants sur la bouffe et payés à coups de bâton. En moins d’un an, le front de taille dépassait la barre des trois mille mètres, une vraie prouesse sur le plan technique. Le bilan humain, c’est autre chose : pour ce qu’on en sait, le chantier totalisait déjà plus de huit cents victimes avant même de livrer sa première once d’or !
— La faute à pas de chance, je suppose, murmura Poppy.
— Plutôt à des travaux menés à la va-vite, avec des moyens dérisoires et en dépit de toutes les normes de sécurité. Ajoute à ça un matériel vétuste et des cadences de travail infernales, le résultat, c’est que chaque pépite sortie de ce trou à rats l’est au prix du sang. Rien que l’année dernière, West Nicholson aurait tué plus de cent ouvriers, un chiffre vingt fois supérieur à celui des mines sud-africaines. Il paraît que dans le coin on surnomme la mine VanhuMukohwi, « la faucheuse d’hommes » en shona, c’est tout dire…
— Attendez Vandell, il n’y a pas eu un changement de régime dans ce pays ? Qu’en disent les nouvelles autorités ?
— Les militaires qui ont viré Mugabe s’en foutent complètement. La population crève de faim, mais la seule chose qui les intéresse, c’est de produire le plus d’or possible pour financer leur guérilla dans le nord. Inutile de dire que West Nicholson représente donc un enjeu vital pour la junte au pouvoir…
— « ETA 10 minutes, monsieur, transmit le pilote. Ciel dégagé, pas de vautours en visuel. Pas d’activité aérienne dans le secteur d’après BigEye. Tous systèmes OK, idem pour Ombre 2. »
— « Reçu, Tim. Attendons d’être sur place et je vous dirai quoi faire…
— Tout ça ne me dit pas ce que nous foutons ici, Vandell, reprit Poppy Borghese avec une certaine impatience. Je connaissais vos passions pour le golf et la pêche au gros, mais je ne vous savais pas adepte du tourisme minier…
— Très drôle, Poppy. Voilà le topo : il y a trois jours, le 14 février en fin de matinée, deux petites secousses sismiques se sont produites dans la région. Pas de quoi fouetter un chat : 3,5 sur l’échelle de Richter pour la plus intense. Par contre, l’épicentre était tout près d’ici, à quelques kilomètres au nord de Colleen Bawn et pas bien loin de la surface. Cela a suffi pour provoquer un effondrement majeur de plusieurs galeries d’exploitation entre les niveaux 153 et 157. Tiens, regarde ça…»
La jeune femme s’attendait à ce qu’il sorte une nouvelle carte mais, contre toute attente, il lui télétransmit le schéma 3D de la mine de West Nicholson. Elle se retint de saluer l’effort et se concentra sur l’image qui flottait devant ses yeux. La mine avait vaguement la forme d’un cône souterrain de près de 4 kilomètres de hauteur dont le sommet coïncidait avec les installations situées en surface. À partir d’un axe central représenté par plusieurs puits verticaux de différents calibres, des centaines de galeries irradiaient dans toutes les directions comme les branches d’un arbre de Noël. À sa base, le complexe mesurait plus de 3 kilomètres d’est en ouest ; plusieurs tronçons de galerie, disposés assez loin de l’axe central, y clignotaient en rouge.
« Comme tu le vois, poursuivit Richardson, l’endroit aurait difficilement pu être pire. Les éboulements se sont produits à trois mille sept cent cinquante mètres de profondeur et à près d’un kilomètre des puits centraux, pratiquement au niveau des fronts de taille les plus profonds. Deux cent quarante-six hommes se sont retrouvés pris au piège. Condamnés à mort en l’absence de secours.
— Jamais entendu parler de cette affaire. Pourtant, ça aurait dû faire la une…
— Tu lis les journaux, maintenant ? se moqua Richardson. En fait, l’info ne circule que depuis quelques heures. La raison, c’est que, dès l’annonce de l’accident, le gouvernement a imposé un black-out total – no problemo dans un pays où il n’existe aucune presse indépendante et où les reporters étrangers sont refoulés à la frontière…
— Mais pour quoi faire ?
— Réfléchis un peu, Poppy. Depuis le changement de régime, la junte essaie de se refaire une virginité en matière de droits de l’homme : ils font tout ce qu’ils peuvent pour ne pas attirer l’attention sur l’état de délabrement de leur secteur industriel et les conditions de sécurité qui y régnent, cela pourrait amener un certain nombre de pays à reconsidérer l’aide qu’ils apportent au Zimbabwe. Un peu gênant pour un pays qui dépend à 90 % de la générosité internationale pour nourrir sa population… Par ailleurs, reconnaître officiellement l’accident, c’était se voir obligé d’arrêter l’exploitation pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines, le temps d’organiser les secours et de réparer les dégâts. À la place, je pense qu’ils avaient simplement prévu de murer les tunnels endommagés et de reprendre le boulot dès le lendemain, le cas échéant en distribuant un petit rab de manioc aux familles des disparus…
— Et la direction de la mine, elle n’a pas son mot à dire ?
— Le directeur du site est le propre demi-frère du général Tsvangiwi, le chef de la junte : il te faut un dessin ? Tout était donc verrouillé pour que personne n’entende parler de ce regrettable incident. Le hic, c’est que trois des mineurs coincés lors de l’effondrement sont parvenus à se dégager par leurs propres moyens et à regagner la surface grâce aux ascenseurs de service. En voyant qu’aucune opération de secours n’était prévue, ils ont pété les plombs et ont contacté des membres de leur famille expatriés au Botswana ; ceux-ci se sont empressés de balancer l’info sur Internet et quelques heures plus tard, CNN en faisait ses choux gras. À ce moment, le gouvernement a réalisé qu’il fallait se bouger. Il semble qu’ils aient d’abord tenté d’organiser eux-mêmes le sauvetage, mais les quelques malheureux armés de pelles et de pioches qu’ils ont envoyés au fond ont vite déclaré forfait. Entre-temps, les mineurs retenus derrière les éboulements ont réussi à rétablir un contact filaire avec la surface et ont supplié les secours d’arriver au plus vite, vu qu’ils commençaient à manquer d’air. Les militaires ont pigé qu’ils ne pouvaient plus tergiverser et ont enfin pris le parti de faire appel à une aide étrangère. Il fallait néanmoins sauver la face, donc pas question d’accepter l’assistance proposée par l’Afrique du Sud, les USA ou l’ONU ; ces fumiers se sont dit qu’il valait mieux s’en remettre à un opérateur privé…
— Donc, c’est là que nous entrons en piste ? demanda Poppy.
— Pas tout à fait. La K2 est beaucoup trop connue et, par ailleurs, le refus du patron de renégocier les contrats d’exploitation des sites diamantifères conclus par le précédent gouvernement fait que nous ne sommes pas précisément en odeur de sainteté à Harare. En réalité, ils ont décidé de refiler le bébé à la Hard Rescues Ltd., une petite compagnie britannique spécialisée dans les opérations de sauvetage à très haut risque…
— Je crois que j’ai déjà entendu ce nom-là… Le Boeing de l’Aeromexico, il y a trois ou quatre ans, c’est ça ?
— Affirmatif, acquiesça Richardson. Et aussi le renflouement du sous– marin Norilsk avec tout son équipage, même si les Russes n’ont jamais admis officiellement qu’ils avaient eu besoin d’un coup de main… Malgré ça, cette boîte est encore presque inconnue du public, ce qui faisait bien l’affaire de nos généraux…»
Poppy Borghese jeta un nouveau coup d’œil par le hublot. Même paysage sans intérêt, avec sa rivière boueuse dévidant ses méandres entre deux rangées de falaises basses couleur latérite. Un endroit minable, pelé et écrasé de soleil. Pourquoi est–ce que ça se passe toujours dans des bleds pareils ? pensa–t–elle avec fatalisme.
« Laissez-moi deviner, Vandell, reprit–elle. Dans le cas très improbable où le sauvetage aurait réussi, la junte aurait pu s’attribuer tout le bénéfice de l’opération en minimisant le rôle de la Hard Rescues ; en cas de plantage au contraire, elle pouvait crier à l’amateurisme en rejetant la responsabilité de l’échec sur les Anglais.
— Tout juste, Poppy, tu aurais dû faire de la politique. Ce que ces guignols n’avaient pas prévu, c’est que l’opération allait réussir au–delà de toute attente. D’après nos sources, la HR a affrété un jet avec une équipe restreinte plus quelques tonnes de matos. Ils étaient sur site hier en fin de matinée et, à la tombée du soleil, tous les mineurs coincés au fond se retrouvaient sains et saufs à la surface.