Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 250 sur 319

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Point Zéro

20 h 07 UTC

« Rien d’étonnant », dit Joshua en désignant une énorme barre rocheuse de près de soixante mètres de hauteur qui dominait l’esplanade sur leur droite et se prolongeait sur plusieurs centaines de mètres en pente douce. « Cette arête a dû faire écran. Le glacier où nous avons atterri est de l’autre côté. S’il y a des dégâts, c’est là que nous les verrons. »

Caleb acquiesça et continua de scruter les environs : « Regarde, dit–il soudain à son ami. Il y a un sentier qui fait le tour. »

Effectivement, un chemin assez étroit, difficile à distinguer avec la neige qui le recouvrait, partait du bord de l’esplanade et sinuait sur le flanc de la barre rocheuse avant de la contourner vers l’ouest.

Poppy Borghese était déjà en route. « Je vais me dégourdir les jambes, lança–t–elle sans se retourner. Vous m’accompagnez, ou vous prenez racine ? »

 

20 h 07 UTC

 

Le blessé allongé sur la couchette de fortune retint un cri de douleur quand Jill Soderberg entreprit de changer les pansements qui lui recouvraient le visage et les mains. La peau brûlée avait cloqué, et un liquide sanieux avait englué les bandages avant de sécher en les collant les uns aux autres. Mais ce n’était pas le plus grave.

« Tu vois quelque chose, maintenant ? demanda la jeune femme après avoir ôté la dernière bande de tissu.

— Non. Rien du tout », articula Lyndon Devereaux avec un accent de désespoir.

Lorsque, sept heures auparavant, le Do–X avait survolé à faible altitude les baraquements de Grytviken, suivi de près par les trois chasseurs à la voilure inversée caractéristique, lui et ses deux compagnons avaient tout de suite compris qu’il y avait du grabuge. Ils avaient aussitôt tenté d’établir un contact radio avec l’hydravion qu’ils avaient vu disparaître en direction des montagnes, en vain. N’ayant aucune possibilité d’intervenir dans l’immédiat, ils avaient alors décidé de parer au plus pressé – dissimuler l’hélico au cas où les intercepteurs auraient envie de revenir faire un carton. Jill et Charlie Gomez s’étaient occupés de faire rouler le Sikorsky dans le long hangar bétonné situé tout près et qui, avec l’église et le musée, était l’un des seuls bâtiments de Grytviken construit en dur.

La malchance avait voulu que Lyndon Devereaux ait choisi de faire le guet à l’extérieur et se soit trouvé en train de regarder vers le Sud au moment de l’explosion.

Alors même qu’ils se trouvaient au fond du bâtiment sans fenêtre, ses deux compagnons avaient été à ce point éblouis par le flash qu’ils avaient mis plusieurs secondes à recouvrer la vue ; lorsqu’ils avaient enfin pu se porter à son secours, ils l’avaient retrouvé prostré à terre, gémissant de souffrance, les mains plaquées sur son visage brûlé. Devinant ce qui venait de se produire et ce qui allait logiquement suivre, ils n’avaient eu que le temps de le traîner à l’intérieur ; quelques instants plus tard éclatait un effroyable grondement à rompre les tympans pendant qu’une longue et puissante vibration faisait trembler le sol et creusait de profondes fissures dans les parois du vieux hangar. Le souffle était venu en dernier : une formidable bourrasque d’air brûlant qui avait tout renversé sur son passage, faisant s’écrouler certains des bâtiments les plus fragiles de la ville en ruines et soulevant d’énormes nuages de poussière. Une fois le calme revenu, Jill et Charlie s’étaient regardés avec terreur.

Une bombe atomique. Et on était aux premières loges.

Quand elle eut terminé ses soins et que Devereaux eut sombré dans un profond sommeil, la jeune femme se mit à discuter à mi–voix avec Charlie qui revenait d’inspecter les environs de la station baleinière.

« Alors ? dit–elle. Tu as vu quelque chose ?

— Négatif, répondit le petit Portoricain qui pour une fois avait perdu le sourire. Pas l’ombre d’un Russe. S’ils n’ont pas été pris dans l’explosion, je pense qu’ils ont mis les bouts depuis longtemps. De toute façon, il n’y a pas une seule foutue piste dans toute cette île où faire atterrir leurs oiseaux.

— On fait quoi, maintenant, Charlie ?

— Comment va Lyndon ? Transportable ? »

Elle regarda le blessé qui, assommé par les antalgiques, dormait avec une respiration pesante. « Pour l’instant, oui, murmura–t–elle. Mais rien ne dit que ça va durer, tu le sais. »

Gomez réfléchit un instant, puis dit d’un air grave : « On n’a plus rien à faire ici, Jill. Le patron est mort… tous les autres aussi. En plus, le coin va sûrement devenir assez fréquenté dans les jours qui viennent ; il vaudrait mieux qu’on ait dégagé avant que tout ce beau monde débarque.

— Je suis d’accord, fit–elle. On trace. Tout de suite si tu veux – cet endroit me fout les jetons, maintenant. »

Il hésita à nouveau, avant de rétorquer : « Je préférerais attendre demain. Il commence à faire noir, et il neige pas mal. Le vol va être long jusqu’à Ushuaïa, et je ne me sens pas trop de risquer l’hélico dans une nuit pareille. Je suggère qu’on reste ici en organisant un tour de garde au cas où on aurait de la visite. Silence radio, inutile de signaler aux Russes qu’il y a des survivants. Et, demain à la première heure, on se tire. »

Elle le regarda longuement. Elle savait se débrouiller aux commandes d’un hélico, mais il était bien meilleur pilote et n’avait pas la réputation de prendre des décisions irréfléchies. « OK, dit–elle avec un soupçon de regret. Je prends le premier quart. »

Une fois seule dehors, Jill se mit à frissonner. Pas à cause du froid qui s’appesantissait sur le village en ruines à mesure que le crépuscule gagnait du terrain. Mais à cause d’une inquiétude qui la taraudait depuis plusieurs heures déjà.

Impossible de savoir quelle dose on a encaissé.

Leur équipement ne comportait aucun système de mesure de la radioactivité. Elle savait néanmoins que de modestes murs de béton comme ceux du hangar n’offraient qu’une piètre protection radiologique. Et cette neige qui tombait maintenant de plus en plus dru ne lui disait rien qui vaille : est–ce qu’elle n’était pas elle–même bourrée de radiations mortelles ?

Une seule chose était sûre.

Ils n’avaient qu’à observer le blessé pour savoir ce qui les attendait : si dans quelques heures Lyndon se mettait à saigner du nez et à perdre ses cheveux, elle–même et Charlie ne mettraient pas bien longtemps à se retrouver dans le même état.

Le cratère mesurait un kilomètre et demi de diamètre.

Il ne restait rien de la vallée où le Dornier avait effectué son atterrissage acrobatique : le glacier avait entièrement disparu, de même que les longs versants rocailleux qui le bordaient. À la place, on ne voyait que cette colossale coupe hémisphérique aux parois invraisemblablement lisses sur lesquelles la neige commençait tout juste à adhérer.

L’éperon rocheux où le petit groupe se trouvait réuni offrait un point de vue parfait sur cette scène de désolation ; une vision qui, dans le jour finissant, acquérait une beauté terrible et intimidante.

« Une petite explosion ? manqua de s’étouffer Viktor Bernstein en réponse à une remarque de Sanjiv. C’est bien ce que tu viens de dire, mon garçon ?

— C’est exact, monsieur, fit le jeune homme sans se démonter. Une très petite explosion. Nous avons eu une chance incroyable. D’abord, parce que l’effondrement gravitationnel a été relativement limité – s’il avait été plus intense nous aurions aussi bien pu être transformés en…»

Il hésita un instant, cherchant l’image appropriée.

« En sauce bolo ? suggéra Poppy Borghese.

— Quelque chose comme ça, oui, sourit–il. Ensuite, le taux de conversion masse-énergie n’a pas dû dépasser les un ou deux pour cent. Et enfin, cette roche granitique est très dure ; dans un relief calcaire, le périmètre de destruction aurait été bien plus étendu, et la montagne où nous nous trouvons aurait été proprement soufflée.

— On est vraiment contents de l’apprendre, Sanjiv », dit Poppy qui entre-temps s’était aventurée tout au bord du précipice pour mieux admirer le paysage en contrebas. « En attendant, ajouta–t–elle, faites attention de ne pas dégringoler. Cette roche fondue est glissante comme du verre.

— On ne risque rien à se trouver là ? demanda soudain Sarah Miller. Au niveau radiations, je veux dire.

— En tous cas le dosimètre de ma combi n’a pas bougé, dit Joshua.

— Idem pour moi, ajouta Gretchen Vogt.

— C’est normal, dit Sanjiv. La quasi-totalité de l’énergie a été dissipée sous forme de rayonnement juste avant et pendant l’explosion. Par contre, il n’y a pas eu formation de radioéléments lourds, et aucun risque de contamination du secteur. Cet endroit est parfaitement sûr…»

Le silence retomba sur le groupe. Chacun pensait au chemin parcouru depuis qu’ils avaient appareillé dix jours auparavant, aux dangers qu’ils avaient affrontés ensemble et aux compagnons qu’ils avaient laissés en route : Ross O’Donnell, mort dans l’effondrement de l’iceberg ; Jorg Westerlund, disparu le lendemain dans des circonstances qui demeuraient obscures ; Bret Johansson et le jeune Valdez, l’assistant de Sanjiv, tués lors de l’assaut des Russes. Sans omettre la mort effroyable de Jenkins, seulement quelques heures plus tôt, et qui était encore dans toutes les mémoires. Un sinistre voyage en boucle, qui les avait ramenés à leur point de départ.

Et tout ça pour rien.

La destruction de l’Œuf venait d’anéantir la dernière chance de pouvoir un jour exploiter – sous réserve qu’on découvre comment la contrôler – l’incroyable invention d’Ettore Majorana.

Caleb et Kjölsrud se tenaient un peu à l’écart des autres, contemplant eux aussi le gigantesque cratère dont le bord opposé se perdait peu à peu dans la pénombre et les bourrasques de neige. Sans qu’ils aient besoin de parler, Caleb réalisait que l’espoir qui venait de s’envoler était tout ce qui avait maintenu le vieil homme en vie pendant des années, peut–être des décennies. Il lui jeta un coup d’œil à la dérobée et fut presque effrayé de sa transformation : Kjölsrud se tenait plus voûté que jamais, et son visage émacié était devenu cireux comme celui d’un mourant. Pour la première fois depuis leur rencontre, Caleb se prit à éprouver davantage de compassion que de méfiance pour l’homme qui les avait entraînés dans cette funeste aventure.

Le milliardaire parut sentir le regard posé sur lui et finit par articuler d’une voix à peine audible : « C’est fini, n’est–ce pas ?

— Je le crains », dit Caleb. Il resta silencieux un instant, puis ajouta : « Au moins, vous aurez atteint l’un de vos objectifs : éviter que cet engin ne tombe en de mauvaises mains. »

L’autre se contenta de hausser les épaules, avant de murmurer : « Je suppose que vous avez déjà un plan pour la suite ?

— Redescendre à Grytviken, quoi d’autre ? De préférence demain matin. Dans moins d’une heure, il va faire nuit noire, et nous avons une douzaine de milles à couvrir. Ça descend tout du long, mais le terrain est difficile et nous sommes tous épuisés ; il vaut mieux retourner nous mettre à l’abri dans la galerie et faire le trajet de jour.