Point Zéro
17 h 35 UTC
— Leur objectif à terme était bien sûr d’aller chercher du secours. Mais on était fin août, en plein hiver austral, avec une mer gelée sur des centaines de milles et des conditions météo allant de pas terrible à effroyable. Ils avaient voulu mettre le plus de chances de leur côté, en se réservant la possibilité de continuer en traîneau ou en barque au cas où le mauvais temps les aurait obligés à amerrir ou à se poser sur la banquise.
— Tu dois avoir raison, concéda One-Shot. Ça explique les chiens. Ils ne devaient pas avoir une confiance absolue dans leur chenillette…
— En tous cas, j’en ai assez vu, décréta Joshua en se retournant avec difficulté dans l’étroit passage. Sortons d’ici et allons raconter ça aux autres. »
Le Néo–Zélandais rebroussa chemin jusqu’à l’extrémité du compartiment et se baissait déjà pour regagner la soute à matériel lorsqu’il se rendit compte que One-Shot ne suivait pas. Il regarda derrière lui, surpris. Le colosse n’avait pas bougé et semblait perdu dans la contemplation des réservoirs de carburant.
« Vassili ! lui lança–t–il. Ça va comme tu veux ? »
One-Shot ne répondit pas tout de suite. Puis il se tourna lentement vers son ami avec un drôle de sourire sur ses lèvres couturées de cicatrices « Tu sais quoi, Josh ? articula–t–il d’une voix pensive. Je viens d’avoir une idée. Une idée dingue. »
17 h 35 UTC
Le spectacle qui s’offrit à leurs yeux lorsqu’ils rejoignirent le laboratoire avait quelque chose d’incongru et presque comique.
Sanjiv Chandra avait déposé une trappe de visite au niveau de la portion inférieure de l’Œuf – le terme proposé par Sarah Miller avait été adopté à l’unanimité –, et le jeune homme allongé à terre avait introduit sa tête et la moitié de son buste à l’intérieur de l’énorme machine. À l’aide d’outils minuscules disposés au sol autour de lui et qu’il saisissait tour à tour, il semblait se livrer à quelque mystérieuse exploration des entrailles de l’engin.
On dirait un garagiste en train de réparer un différentiel, pensa Caleb. Il ne lui manque que les taches de cambouis sur les mains.
Mais la ressemblance s’arrêtait là.
En réalité, Sanjiv était occupé à dicter des commentaires qu’il débitait à toute allure d’une voix excitée, pendant que son malheureux assistant essayait de les retranscrire sans en perdre une miette : «… Terminé pour le numéro six, disait–il quand ils poussèrent la porte du labo. Bras numéro sept, maintenant. Toujours seize courbures, avec les mêmes décalages de phase progressifs par rapport au précédent. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ils ont pu usiner une forme aussi complexe en 1946… Vu les bobinages, au moins cinq Tesla à l’extrémité. Mais vers le centre de la sphère de Halbach virtuelle, ça doit dépasser les vingt. Au repos, bien sûr. En rotation, avec les harmoniques des autres bras, le champ de sommation au moment des crêtes doit être phénoménal dès les premiers tours…»
Kjölsrud se racla la gorge pour signaler leur arrivée. Le jeune savant sortit précipitamment la tête de la trappe, avec l’air coupable du gamin surpris à regarder sous les jupes de son institutrice.
« Ça n’est pas un peu risqué, de mettre la tête là–dedans ? lui demanda gentiment Caleb. Malgré toutes ces années, il se pourrait qu’il y ait encore de la radioactivité…»
Sanjiv le considéra avec une surprise non feinte : « De la radioactivité ? Quelle radioactivité, Caleb ? Ce n’est pas du tout…
— On verra ça plus tard, Sanjiv, le coupa sèchement le vieil homme. Dis-nous plutôt ce que tu as trouvé là–dedans.
— Ce n’est pas une ébauche expérimentale, monsieur. Ni même un prototype en cours d’assemblage. C’est un modèle complet, achevé. Tous les systèmes internes sont en place, les câblages aussi. Il faut juste rajouter le mercure, mais nous en avons trouvé plusieurs containers dans une réserve à côté ; nous pourrons donc nous passer du stock qui se trouve à bord du Defender. Et pour lancer la réaction, il ne faut que 50 kilowatts, le groupe électrogène de la base suffira largement à les fournir…
— Tu veux dire que…
— Je veux dire qu’il est opérationnel, monsieur. J’en suis absolument sûr. »
Sanjiv désigna ensuite un volumineux appareil relié à la base de l’Œuf par un câble blindé. Avec son clavier à touches de bakélite et son affichage par cadrans rotatifs, l’engin ressemblait au croisement entre une vieille machine à écrire et une caisse enregistreuse d’avant-guerre ; plusieurs voyants allumés indiquaient qu’il était sous tension : « Et voici la console d’activation. Exactement conforme à votre description, elle aussi. Et opérationnelle, nous l’avons testée jusqu’au stade de prédéclenchement. Bien sûr, il nous manque encore les…