Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 269 sur 319

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Point Zéro

13 h 19 UTC

Une seule chose à faire, pensa–t–il tandis que son index se crispait à nouveau sur la commande de contre–mesures. Deuxième et dernière ration.

Six secondes.

On dirait que ça marche. Après l’éjection de la deuxième série de leurres, l’alarme radar s’était à nouveau interrompue. Incapables de localiser précisément leurs cibles, les canons automatiques de 30 mm à guidage radar de l'Ivan Grozny arrosaient au jugé dans la direction approximative des deux intrus ; à la cadence effrayante de quatre–vingts obus par seconde et par tourelle, cela faisait quand même pas mal de plomb en l’air. À ce moment, une série d’impacts très violents secouèrent le F-35C, indiquant à Collins que plusieurs projectiles avaient fait mouche. Vu le caractère très profilé du cockpit et du fuselage, le jeune homme savait que dans cette configuration « tir de face », le blindage de l’appareil était capable de dévier la plupart des obus sans dommages majeurs ; pour autant, un coup au but au niveau du bord d’attaque de la voilure ou de la prise d’air du réacteur serait immédiatement fatal, c’était donc juste une question de chance.

D’un rapide coup d’œil, il vérifia l’affichage du tachymètre en bas de son viseur HUD. Mach 0,83. Maintenant, pensa–t–il en basculant la commande de postcombustion.

Trois secondes.

Malgré les 5 g de pression qui le collaient à son siège, Collins essayait de rester parfaitement concentré sur ses instruments. Il venait de mettre à profit les deux dernières secondes pour relever légèrement le nez et gagner une altitude de cent pieds. À nouveau, plusieurs chocs sourds sur le fuselage, mais désormais plus rien ne pouvait arrêter son appareil.

Ultime coup d’œil au badin. Mach 0,97. Pile-poil.

Sur le pont de l’Ivan Grozny qui se précipitait sur lui à une vitesse hallucinante, il voyait nettement des types affolés courir à toutes jambes. Ils ne distinguaient pas encore les deux intercepteurs, mais le hurlement des turboréacteurs en approche rapide devait déjà être proprement assourdissant.

Ils vont en avoir pour leur argent, fut la dernière pensée du lieutenant Collins avant de repasser en mode visible.

 

13 h 19 UTC

Montagne dressée au milieu de l’océan, la Géorgie du Sud est entourée d’un plateau continental d’une largeur de dix à cinquante milles, lui–même partie intégrante de l’immense dorsale immergée qui dessine un arc de cinq mille kilomètres de long entre l’extrémité de la Terre de Feu et la pointe de la péninsule Antarctique. Au–delà de cette plaine sous–marine dont la profondeur ne dépasse pas deux cents mètres, le talus continental s’enfonce de façon plus ou moins rapide vers les grands fonds océaniques de l’Atlantique Sud. À vingt milles au nord–est de l’embouchure de la baie de Cumberland, cette transition était particulièrement abrupte, et le talus formait un véritable à-pic de près de trois mille mètres surplombant la plaine abyssale.

C’est à cet endroit que le capitaine Pamela C. Chadwick avait choisi de dissimuler son bâtiment en attendant de passer à l’action. Louvoyant entre trois cents et cinq cents mètres de profondeur en restant en permanence en contrebas du rebord du talus continental pour échapper à la détection des sonars russes, l’USS North Carolina avait mis dix heures pour gagner sa position actuelle et s’y tenait depuis lors, immobile entre deux eaux comme un squale aux aguets.

Le capitaine Chadwick se trouvait au PCNO du sous–marin lorsque le message qu’elle attendait – relayé par les récepteurs HF passifs de l’antenne filaire déployée jusqu’à la surface – arriva enfin. Malgré le rendu médiocre lié au cryptage/décryptage du signal vocal, elle reconnut immédiatement la voix chaude du capitaine Davenport : « Flotteur à plongeur. Ça devrait être à vous sous peu. Préparez l’artillerie. »

La voix hésita une seconde. La jeune femme espéra de toutes ses forces qu’il n’allait pas rajouter quelque chose comme « Bonne chance, Pam », ce qui aurait été du plus mauvais effet vis-à-vis de son équipage. Mais, à son grand soulagement, il conclut par : « Bonne chance à toutes et à tous. Terminé. »

Vu qu’elle était la seule femme à bord, elle considéra cela comme une attention délicate.

Il n’était bien sûr pas question de répondre au message, ce qui aurait aussitôt signalé leur position. Le capitaine Chadwick savait que, face à deux ou trois sous–marins nucléaires d’attaque, probablement de classe Akula-II, et aux impressionnantes capacités de détection et de lutte anti-sous–marine dont disposait la task force russe, sa propre unité n’avait pas l’ombre d’une chance en cas d’affrontement ouvert. Et malgré tout l’intérêt naissant qu’elle éprouvait pour le capitaine Davenport, elle n’était pas prête à risquer son bâtiment de deux milliards et demi de dollars et ses cent trente hommes d’équipage pour ses beaux yeux.