Point Zéro
03 h 20 UTC
— Quoi ? Qu’est–ce qu’il y a ? fit Iazov qui avait l’ouïe moins fine et n’avait encore rien entendu.
— Regardez derrière ! C’est l’hélico du Defender ! Il vient de décoller et… il n’y a personne dedans ! »
03 h 20 UTC
« Tu crois que ça peut valoir combien, cette merde ? demanda le caporal Pornitcheff en manipulant la vilaine petite statuette en terre cuite – en réalité une amulette olmèque d’une valeur inestimable.
— Une balle dans la nuque si tu la ramènes dans ton paquetage, rigola son ami le sergent Zablonski. Tu sais que le vieux ne rigole pas avec ça…»
Pornitcheff haussa les épaules, mais reposa l’objet sur l’étagère où une douzaine d’autres statuettes, tout aussi hideuses à ses yeux, illustraient différentes facettes de l’art précolombien. « Si tu veux mon avis, Iazov n’en a plus pour très longtemps. On dirait qu’il ne tient plus sur ses jambes, tu n’as pas remarqué ? Et je ne pense pas que Baranko sera aussi à cheval sur les principes. »
Cela faisait près d’une heure que les deux hommes inventoriaient le contenu de la suite de Kendall Kjölsrud. Ils avaient été surpris par la profusion d’appareils médicaux et par le bloc chirurgical robotisé qui occupaient un bon quart de la vaste cabine ; en revanche, les vieilles affiches de cinéma et les nombreux tableaux de maître les avaient laissés sur leur faim. La collection était pourtant des plus éclectiques : Rembrandt y côtoyait Füssli, et la noirceur du Caravage semblait répondre aux délires hallucinés de William Blake. Mais la symbolique générale des œuvres – pour la plupart des tableaux très sombres d’inspiration biblique ou mythologique, ou d’énigmatiques marines montrant des scènes de naufrage sous des ciels de tempête – échappait largement à ces hommes frustes nés dans les bas quartiers de Moscou ; selon la conception qu’ils s’en faisaient, l’appartement d’un milliardaire se devait de comporter des statues de femmes nues et des chiottes en or massif.
« Tout ça manque un peu de chattes », résuma Pornitcheff en examinant avec perplexité une effrayante crucifixion de Goya. Le tableau où le Christ mort au visage convulsé se détachait comme une statue de cire sur un arrière-plan de ténèbres était exposé près de l’entrée de la suite, juste à côté de l’asimov dont les deux mètres cinquante d’acier noir et de polymère montaient une garde silencieuse.
Zablonski ne l’écoutait pas. Le sergent russe était occupé à inspecter ce qui devait être l’œuvre maîtresse de la collection, comme l’indiquait sa position centrale sur un piédestal illuminé par un spot invisible. Un choix des plus déconcertants, pour un objet qui semblait sorti d’une décharge pour matériel industriel au rebut.
L’artefact auquel Kendall Kjölsrud semblait attacher le plus de valeur n’était autre qu’une vieille tête de forage pour puits de pétrole.
Et ce truc a vraiment servi, pensa le russe, ce n’est pas une reproduction. Le gros objet d’acier de la taille d’une lessiveuse était passablement rouillé, et les dents des trois couronnes rotatives comportaient de profondes traces d’usure qui ne pouvaient avoir été causées que par le frottement contre la roche. « Tiens, dit soudain Zablonski en se penchant pour mieux voir, c’est marrant… Il y avait une plaque avec un nom sur le côté, mais on dirait que quelqu’un l’a effacé à la lime !
— Comme les tatouages sur ton bras avec le nom de tes poules ? ricana l’autre. Tu vas bientôt manquer de place !
— C’est sûr qu’avec ta gueule, tu n’as pas ce problème, sourit Zablonski. En plus…
— Attends ! dit soudain Pornitcheff. Tu n’entends pas ? »
Surpris, Zablonski se redressa et se tourna vers son camarade, qui semblait tendre l’oreille vers la porte de la suite : « Qu’est–ce qu’il y a ?
— C’est dehors. On dirait le bruit d’un hélico. »
Ce furent ses dernières paroles.
Abandonnant d’un seul coup son immobilité de statue, l’asimov détendit comme un fouet son bras énorme et vint frapper le malheureux en pleine face, lui écrasant littéralement la tête contre la porte de la cabine. Pornitcheff n’eut même pas le temps de pousser un cri. Il y eut un effroyable fracas d’os brisés, et une gerbe de sang gicla jusqu’au plafond ; l’instant d’après, le cadavre presque décapité s’effondrait avec un bruit mou.
Zablonski resta tétanisé une fraction de seconde, puis ses réflexes de combattant prirent le dessus quand il vit le robot de combat se précipiter vers lui avec une vitesse stupéfiante. Sans même réfléchir, le russe fit demi-tour et bondit en direction de la salle de bains : s’il arrivait à y pénétrer, il avait une chance de s’en tirer – en effet, la porte était trop petite pour laisser passer l’asimov, et la pièce disposait d’une fenêtre donnant sur le pont avant.