Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 317 sur 319

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Point Zéro

6 mai 2018 – 11 h 35 UTC

Le sens de ce que racontait le vieil homme la frappa comme un boulet. Désemparée, elle regarda autour d’elle. La grande statue mutilée qui se découpait comme un fantôme sur le ciel presque noir avait soudain pris une apparence sinistre.

« Mon Dieu ! dit–elle en portant la main à ses lèvres. Vous pensez que… ?

— Je n’en sais rien, c’est pour ça que je t’envoie là–bas. Rien de philanthropique, tu me connais. C’est juste qu’un de ces jours nous pourrions avoir à nouveau besoin de ce petit jeune homme. Alors on va bien le couver…»

 

6 mai 2018 – 11 h 35 UTC

 

Il sentit l’odeur de la terre bien avant de la voir se dessiner à l’horizon. Il avait certes noté que depuis deux jours les oiseaux se faisaient plus nombreux au–dessus de lui, mais il ne savait quel sens donner à cette observation. Les odeurs, par contre, lui parlaient : il y avait celle du feu de bois et celle de l’herbe fraîche, mêlées à celles du gas-oil et de la graisse utilisés dans les moteurs de bateaux. Et celle, délectable, de la viande grillée : son estomac, vide depuis des semaines, se contracta douloureusement. Pendant tout son périple, il n’avait pu s’alimenter qu’une seule fois : lorsqu’il avait trouvé un oiseau mort, à moitié pourri, flottant au gré des vagues.

C’était il y a longtemps, déjà.

Cela faisait six fois dix soleils plus deux – il ignorait le nom des nombres au–delà de dix – qu’il nageait obstinément vers le Nord. Ou ce qu’il pensait être le Nord : n’ayant qu’une connaissance très approximative de la géographie et aucune de la navigation aux étoiles, il ne savait qu’une chose : le Nord, c’est à gauche de l’endroit où le soleil se lève.

Il n’avait donc pas la moindre idée d’où il se trouvait, et il s’en moquait. Ce serait toujours mieux que l’île. Pour avoir entendu Guennadi et d’autres soldats en parler, il avait compris qu’elle était totalement déserte et serait bientôt la proie de l’hiver. Non qu’il craignît le froid ou la faim : il aurait très bien pu se blottir dans un creux de rocher et y attendre tranquillement le printemps en somnolant.

Mais ce qu’il voulait, c’était regagner le monde des hommes.

Il lui fallut encore plusieurs heures avant de voir apparaître la fine ligne brune au–dessus des flots, et ce n’est que le lendemain matin qu’il fut assez près pour distinguer les maisons joyeusement colorées du petit port de pêche. Sur le quai unique, des filets rapiécés séchaient sur des tréteaux, et des hommes à la peau sombre s’employaient à charger tout un tas de fournitures à bord d’une douzaine de grosses barques pontées : sans doute le début d’une journée de travail comme les autres. Plusieurs femmes munies de paniers et vêtues de robes multicolores s’affairaient à une tâche mystérieuse près du modeste ruisseau jouxtant le port ; une nuée d’enfants les entouraient en piaillant. En arrière-plan se dessinait une végétation comme il n’en avait encore jamais vu.

En nageant vigoureusement, il réussit à infléchir sa trajectoire de manière à atteindre la côte à quelques centaines de mètres sur la droite du village. Il prit pied sur une grève faite de vieux galets érodés et moussus. La bande littorale se réduisait à presque rien, et une forêt dense remplie d’odeurs épicées et de cris d’animaux débutait pratiquement au niveau de la ligne d’embruns.

Après être sorti de l’eau, il resta de longues minutes immobile sur son petit bout de plage, laissant le soleil sécher sa peau incrustée de sel. Il n’éprouvait ni joie ni soulagement particulier de s’en être tiré : il savait dès le premier jour qu’en continuant sans cesse à nager, il finirait bien, fatalement, par arriver quelque part. Et, pour lui, le temps n’avait qu’une signification toute relative.

Soudain son estomac se remit à gronder. Faim. Manger.

Sans hésiter, il se mit en route en direction du village. Il allait certainement y trouver de quoi se sustenter. Il ne savait pas trop ce qu’il ferait ensuite, mais on verrait bien. À mesure qu’il avançait sur la grève étroite encombrée de bois flotté, une pensée se forma dans son esprit ; d’abord timide, puis de plus en plus insistante, au point qu’il finit par s’arrêter.

Il ne pouvait pas se présenter comme ça devant ses frères humains.

Un peu désemparé, il regarda tout autour de lui, ne sachant plus que faire. La chance lui sourit presque aussitôt : coincé entre deux rochers à quelques pas de là, un vieux sac en toile de jute était gentiment ballotté par les vagues qui l’avaient amené jusque-là. Il s’en saisit comme d’un trésor et s’en couvrit les épaules.

Le tissu élimé était un peu court, ne tombant guère plus bas que ses hanches.

Peu importe. Ça ferait bien l’affaire.

Serrant d’une main les plis de sa cape improvisée, il reprit sa marche d’un pas plus décidé, avec cette fois comme une étincelle d’allégresse au fond du cœur.

Maintenant qu’il était vêtu, c’est sûr qu’il allait être bien accueilli.

 

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