Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 305 sur 319

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Point Zéro

11 h 39 UTC

Impression renforcée par le comité d’accueil.

Une bonne cinquantaine de personnes – sans doute tout l’effectif du patelin – s’étaient rassemblées en silence le long de la ruelle. Il y avait surtout des hommes et des femmes d’âge mûr, quelques vieillards, très peu d’enfants. Tous étaient pauvrement vêtus d’habits sombres usés jusqu’à la corde, avec dans leur attitude quelque chose de fatigué qui n’épargnait même pas les plus jeunes.

Et tous fixaient Poppy.

Avec dans les yeux une lueur qui n’avait rien de bienveillant : plutôt un sourd mélange de défiance et d’hostilité qui, combiné au silence ambiant, procurait une sensation de danger imminent. Aucun d’eux n’esquissa de geste menaçant, néanmoins l’atmosphère était si pesante que les deux types de tête avaient instinctivement hâté le pas ; derrière eux, Caleb et Kjölsrud s’efforçaient de les suivre tout en encadrant une Poppy Borghese pâle comme une morte, qui avançait le regard obstinément rivé au sol.

Soudain, une vieille femme entièrement vêtue de noir sortit du rang en bousculant ses voisins et se jeta sur eux avant que quiconque ait pu réagir : « STREGA ! » hurla–t–elle comme une folle en crachant au visage de Poppy. Elle s’apprêtait à recommencer quand un grand barbu aux épaules carrées – son fils ? – se précipita à son tour et la gifla à toute volée ; la vieille tomba à terre sans un mot. Devant eux, le type aux Ray-Ban miroir se retourna avec un air mauvais et aboya un ordre sec avant de presser encore le pas.

L’instant d’après, ils avaient dépassé la dernière maison et se trouvaient devant un haut mur de pierre à la peinture blanche écaillée ; de part et d’autre d’un large portail en fer forgé, deux types qui semblaient des clones de leurs guides observèrent leur arrivée sans un mot, puis s’effacèrent avec une nonchalance étudiée pour leur laisser le passage. Poppy Borghese n’avait pas esquissé un geste pour essuyer le crachat sur sa joue ; One-Shot faillit dire quelque chose, mais s’arrêta in extremis en croisant son regard.

Même lui savait qu’il y a des limites à ne pas franchir.

 

11 h 39 UTC

« Mon Dieu, Caleb, murmura Poppy en lui enfonçant les ongles dans l’avant–bras. C’est encore pire que ce que j’avais imaginé. »

Cela faisait déjà dix bonnes minutes qu’ils faisaient antichambre dans une petite pièce éclairée par une ampoule nue et une minuscule fenêtre aux vitres sales. Une impolitesse calculée : vu l’isolement de l’endroit, le propriétaire ne devait pas recevoir beaucoup de visites.

En comparaison du misérable village qu’ils avaient traversé pour venir, la grande demeure aurait pu – et avait dû – être luxueuse. Il n’y manquait ni l’espace ni la vue : juchée au sommet d’un piton rocheux qui offrait un panorama somptueux sur les monts Nebrodi et, au–delà, sur la plaine fertile du nord de l’île, l’ancienne ferme fortifiée se composait d’une habitation principale et de nombreux communs qui se déployaient sur plus d’un demi-hectare autour d’une vaste esplanade centrale. Un endroit qui, à l’évidence, avait été un important centre de pouvoir.

Mais dont il ne subsistait plus qu’un souvenir désenchanté.

À l’intérieur, l’atmosphère de décrépitude et de renoncement était suffocante. Tout était vieux, abîmé, poussiéreux. Le mobilier dépareillé avait dû être d’un luxe tapageur cinquante ans auparavant, mais donnait maintenant l’impression que l’on se trouvait dans une brocante minable. La sensation de malaise était exacerbée par le silence anormal qui régnait sur les lieux : au temps de sa splendeur, cette habitation avait dû accueillir des dizaines de caporegime et de soldati avec femmes et enfants ; pourtant, en suivant leurs guides dans la succession de couloirs et de pièces voûtées, ils n’avaient croisé qu’une dizaine de personnes tout au plus.

Le type au visage fatigué et aux tempes grises qui les avait pris en charge revint auprès d’eux : « Venez, dit–il. Il vous attend ».

La pièce beaucoup plus vaste où ils pénétrèrent était l’une des rares où l’ameublement était à peu près homogène et en bon état. Une des rares qui doit encore être utilisée, pensa Caleb. La longue table de réunion en chêne massif entourée d’une trentaine de chaises austères ne manquait pas d’un certain cachet ; sur toute la longueur de la pièce, les murs blanchis à la chaux étaient flanqués de bancs en bois ciré, où devaient probablement s’asseoir les assistants de rang inférieur. On sentait que des décisions d’importance avaient dû être prises dans cet endroit, même si ce n’était sans doute plus le cas. Deux vastes fenêtres entrouvertes laissaient entrer la lumière et les bruits du dehors : murmure du vent, cris d’oiseaux, conversations des hommes à l’extérieur du bâtiment. Par contraste avec l’ambiance de mausolée qui régnait dans le reste de l’habitation, l’endroit paraissait presque joyeux.