Point Zéro
Chapitre 16
28 février 2018 – 23 h 45 UTC
Ils revinrent dans le couloir dès que la fumée se fut dissipée. Les dix grammes de FOX-7 n’avaient pas fait de bien à la lourde porte blindée – non plus qu’à la demi-douzaine de cadavres qui s’entassaient devant. Le grand type à la hache, apparemment mort alors qu’il tentait de défoncer le panneau de bois et d’acier, avait été coupé en deux par la déflagration, et son tronc s’était trouvé projeté à plusieurs mètres en arrière ; les morceaux de ses compagnons jonchaient le couloir, mêlés à des débris de maçonnerie.
Malgré son épaisseur, la porte avait été pliée en deux comme par le poing d’un géant et s’était presque entièrement arrachée de son encadrement. Sur le panneau extérieur, la plaque de bois verni qui portait encore l’empreinte des coups de hache indiquait en caractères sobres : « COL. VERNON C. BUCKMASTER-USMC »
« Une de vos connaissances ? demanda Caleb à Kjölsrud.
— Le commandant de la base, opina ce dernier d’un air sombre. Je l’avais rencontré plusieurs fois, en effet. Un type bien. »
Caleb hocha la tête sans rien dire et alluma son projecteur frontal. Derrière la porte tordue, il faisait noir comme dans un four. Alors que le jeune homme enjambait les débris pour entrer, Kjölsrud le retint par le bras : « Dix minutes, monsieur McKay. On ne peut vraiment pas se permettre plus.
— Dix minutes. Ça devrait suffire », assura Caleb.
Les quartiers du colonel Buckmaster se composaient d’une antichambre qui devait aussi tenir lieu de secrétariat – la pièce avait été partiellement ravagée par le souffle de l’explosion –, d’une petite salle de briefing, d’un local d’archivage, d’une minuscule salle de bains et d’une modeste chambre au confort spartiate ; l’unique concession au luxe trônait dans cette dernière pièce, sous la forme d’un magnifique bureau en acajou massif de style victorien qui jurait un peu avec la sobriété toute militaire du reste du mobilier.
C’est là, seul dans le noir, que le commandant de la base Roosevelt avait choisi de monter la garde pour l’éternité.
Une tombe à l’intérieur d’une tombe, pensa Caleb. Voilà où nous sommes.
Le cadavre momifié assis derrière le bureau s’était un peu affaissé sur le côté, mais les accoudoirs de son fauteuil l’avaient retenu et empêché de glisser à terre. Sa main gauche reposait sur le plan de travail, juste à côté d’un petit cadre renversé où l’on distinguait la photo d’une jolie femme blonde et de deux fillettes ; sur le bureau se trouvaient également une bouteille d’alcool, un verre, et un cahier à couverture de cuir resté ouvert.
Les minces faisceaux des projecteurs frontaux peinaient à dissiper l’obscurité ambiante ; comme dans les autres pièces, le courant semblait coupé. En s’approchant du bureau pour essayer de distinguer les traits du mort, Caleb et ses compagnons s’aperçurent qu’il lui manquait la moitié de la tête. Son bras droit pendait le long du fauteuil, les doigts desséchés serrant encore la crosse du Browning 9 mm dont le canon touchait le sol.
Les quatre hommes restèrent quelques instants silencieux, puis Kjölsrud murmura : « C’est bon, fichons le camp d’ici. Laissons-le tranquille…»
Mais Viktor Bernstein avait déjà saisi le cahier sur le bureau. À sa belle couverture de cuir noir et à son épais papier vélin doré sur tranche, on devinait qu’il s’agissait d’un objet personnel auquel le défunt devait tenir : un cadeau de la jeune femme sur la photo ? D’un geste machinal, Bernstein essuya les traces de sang et de matière cérébrale desséchée qui constellaient le papier à l’endroit où le cahier était resté ouvert. Puis il se mit à lire.
Pour s’interrompre au bout de quelques secondes.
« Bon sang ! s’exclama–t–il. Vous savez ce que nous avons là ? Rien moins que le journal de bord du commandant !
— Quoi ? fit Kjölsrud.
— Tout juste. Et il semble l’avoir tenu au jour le jour, depuis son arrivée ici. Regarde, fit–il en ouvrant le cahier à la première page, ça commence au 26 décembre 1945 : “Enfin nous allons pouvoir nous mettre au travail. Je n’arrive toujours pas à mesurer la chance qui est la mienne d’avoir été choisi pour cette mission sans précédent dans toute l’histoire de notre pays. Chance supplémentaire, nous avons eu un temps magnifique depuis le cap Hom, ce qui m’a permis d’arriver ici juste à temps pour jeter la Nativité avec les gars déjà sur place. Curieuse nuit de Noël d’ailleurs, où le soleil ne s’est pas couché un seul instant…”