Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 136 sur 319

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Point Zéro

17 h 07 UTC

Mais ici, c’était à la cabine d’un luxueux transatlantique que l’on pensait irrésistiblement.

Au lieu d’être d’un seul tenant, la carlingue était agencée en plusieurs salons successifs séparés par de larges ouvertures cintrées. Chacune de ces sections était meublée d’élégants fauteuils en bois précieux tendus d’un éclatant velours fauve. Une épaisse moquette bordeaux tapissait le sol, elle– même recouverte çà et là de magnifiques tapis de style persan. Toutes les parois étaient décorées de délicats motifs Art nouveau, dans les tons grège et vieux rose ; de chaque côté, les énormes hublots ronds cerclés de bronze rendaient la cabine très lumineuse et renforçaient encore l’illusion de se trouver à bord d’un navire.

« Incroyable ! dit Joshua. Ils ne devaient pas s’ennuyer, ceux qui voyageaient là–dedans !

— Regarde ça : les fauteuils ne sont même pas fixés au sol. Ils pouvaient les placer comme ils voulaient ! »

Effectivement, certains des sièges se faisaient face, alors que d’autres étaient disposés en arc de cercle autour de guéridons bas, pour faciliter les conversations autour d’un verre. Raffinement suprême, chacun des salons était équipé d’une grande table pliante en acajou qu’un ingénieux dispositif permettait de déployer en un tournemain : « Au moment des repas, ça devait ressembler au wagon-restaurant de l’Orient-Express », dit Joshua.

Ils n’étaient pas encore au bout de leurs surprises : en progressant vers la proue, on découvrait six petites cabines privées, chacune pourvue de confortables couchettes et d’une minuscule salle d’eau individuelle. Plus en avant, à l’aplomb du poste de pilotage, se situaient un bar, un salon fumoir qui n’avait rien à envier à celui d’un club anglais, et même un coin bureau avec une machine à écrire grâce à laquelle les hommes d’affaires pressés pouvaient dicter les courriers urgents à leur secrétaire. À l’autre extrémité de la carlingue, la queue de l’appareil hébergeait une vaste cuisine équipée de réfrigérateurs et de fourneaux électriques, plusieurs cabinets de toilette et enfin une étroite cabine meublée de couchettes superposées où les membres de l’équipage pouvaient passer leur quart de repos.

C’est devant la porte de ce local qu’ils tombèrent sur le cadavre.

 

17 h 07 UTC

La photo de classe était de qualité médiocre, et, une fois agrandie, l’image du petit garçon était un peu floue. On pouvait cependant voir qu’il avait un visage allongé et légèrement chevalin, des cheveux très noirs séparés par une impeccable raie sur le côté. Alors que tous ses camarades arboraient des sourires idiots ou des airs bravaches, lui avait la mine effacée et presque triste ; on devinait qu’il se serait bien passé d’être là, surtout au premier rang. Mais on ne lui avait pas laissé le choix : il était le plus petit de sa classe.

Pas vraiment l’air d’un leader, pensa Caleb. Plutôt de celui qui rentre régulièrement avec le nez en sang et une crotte de chien tartinée sur le cartable.

« On en sait assez peu sur ses jeunes années, reprit Kendall Kjölsrud. Études primaires à Catane, puis il est envoyé à Rome où il est pensionnaire à l’institut Massimiliano Massimo. C’est un enfant timide, voire renfermé, se liant peu, et qui semble s’ennuyer en classe. Ses résultats scolaires sont bons mais pas exceptionnels ; ses professeurs relèvent chez lui des dispositions marquées pour le calcul mental, sans plus – il semble qu’aucun d’eux n’ait vraiment réalisé à qui il avait affaire. Il termine quand même sa scolarité avec une année d’avance et s’inscrit à dix-sept ans, sur les traces de son père, à l’École d’application des ingénieurs de Rome. Il va y passer quatre années fastidieuses, réussissant tous ses examens sans avoir besoin d’apprendre les cours, passant son temps à rêver à quelque chose de plus… stimulant. Sa chance va se présenter à l’été 1927. C’est là qu’il fait la connaissance du nommé Franco Rasetti, alors étudiant en physique théorique, mais surtout ami et bras droit d’un certain Enrico Fermi. »

La photo suivante fut celle d’un homme replet, encore jeune mais au vaste front prématurément dégarni, qui posait tout sourire devant un appareillage complexe hérissé de cadrans.

« Fermi ? fit Sarah Miller. Le physicien du Projet Manhattan ? Celui qui a réalisé la première fission nucléaire dirigée ?

— Lui–même. Mais il n’en était pas encore là. À cette époque, Fermi, qui n’a que vingt–cinq ans, vient d’être nommé professeur extraordinaire à l’Université de Rome avec pour mission de fédérer toute la recherche italienne en physique atomique. Il est en train de créer son équipe : avec Rasetti, Emilio Segrè, Edoardo Amaldi, Bruno Pontecorvo et quelques autres… tous ceux que l’on appellera les Via Panispema Boys, du nom de l’avenue où se trouvait leur institut. En quelques années, ils vont enchaîner découverte sur découverte et révolutionner les connaissances sur la structure du noyau atomique. Néanmoins, c’est la rencontre entre Fermi et Majorana qui est vraiment l’élément fondateur : sans elle, le groupe n’aurait peut–être même pas existé.