Point Zéro
Chapitre 8
27 février 2018 – 04 h 57 UTC
À sa grande surprise, Guennadi Baranko découvrit qu’il était possible d’avoir une conversation avec le monstre. Ou tout au moins un semblant de conversation.
Comme chaque jour et quelle que soit la météo, le second du général Iazov se levait bien avant l’aube et consacrait un minimum d’une heure à une série d’exercices physiques de difficulté calculée ; il prenait ensuite une douche invariablement glacée avant de déjeuner d’un bol de thé et de quelques fruits secs. Il s’imposait ce régime des plus stricts non par ascèse et encore moins par souci de mortification, mais simplement pour maintenir à un niveau optimal ses capacités de combattant. Comme le Vladimir Karvaiyski ne disposait d’aucun équipement sportif, Baranko avait improvisé un parcours d’endurance qu’il suivait de façon scrupuleuse : départ sur l’hélipont, escalader à la volée les vingt marches menant à la passerelle, cinquante pompes à côté de la grosse cheminée, faire le tour de la timonerie en courant, cinquante abdos puis retour sur l’hélipont, pas de gymnastique jusqu’à la salle des machines, sprint à perdre haleine dans la longue coursive principale qui continuait jusqu’à la proue, vingt tractions sur l’étroit gaillard d’avant puis retour à la case départ par l’une des coursives latérales. Le tout cinq fois. Depuis qu’il était à bord, il avait déjà gagné six minutes sur son temps initial.
Ce fut lors de son troisième tour qu’il tomba pratiquement dessus. La bête était accoudée à la rambarde du pont avant et contemplait la mer couverte de glaçons. Comme toujours, elle se tenait dans le plus simple appareil, et sa silhouette blafarde était difficile à distinguer dans la pénombre ambiante. Depuis la veille au soir, le brise–glaces était mouillé à couple avec un gros iceberg à quelques encablures de la côte orientale du cap Norvegia ; sur ordre de Iazov, les superstructures avaient été recouvertes de bâches blanches pour empêcher tout repérage satellitaire, et l’auvent qui camouflait la proue du navire réduisait encore la faible luminosité du jour naissant. Comme son supérieur le lui avait enjoint, Baranko allait continuer son chemin sans faire attention à la créature lorsque celle–ci demanda abruptement : « Tu veux que je le tue ? »
La question posée d’une voix d’outre-tombe était si incongrue que l’officier ne put s’empêcher de marquer le pas. « Qui ça ? fit–il sans réfléchir.
— Celui qui te poursuit. Valentin a dit que tu es mon ami. Si tu veux, Yngvi tue celui qui te poursuit.
— Mais… il n’y a personne derrière moi. »
La créature resta silencieuse un long moment. L’information semblait excéder ses capacités de traitement. Puis, toujours de la même voix basse et rauque : « Alors, pourquoi tu cours ?
— Euh… pour me maintenir en forme », répondit le Russe.
Cette fois le silence fut interminable : Yngvi paraissait se débattre avec un concept hors de sa portée. Intéressant, pensa Baranko. On dirait qu’il n’est pas capable d’imaginer autre chose qu’un scénario de prédation.
Malgré toutes les questions qu’il lui avait posées, Iazov s’était montré particulièrement évasif sur les origines du monstre – une réserve d’autant plus inhabituelle que le vieil homme n’avait que peu de secrets pour son successeur désigné. Baranko faisait même partie des très rares personnes au courant de son état de santé : le chef du MRO n’avait pas voulu que se répétât à l’identique la situation survenue un demi–siècle auparavant, lorsqu’il avait été amené à succéder à Leonid Shatilov dans l’urgence et dans un état de relative impréparation. Les enjeux géostratégiques étaient devenus beaucoup plus complexes que du temps de la guerre froide, et Iazov tenait à ce que son dauphin prenne les rênes de l’agence en parfaite connaissance de l’ensemble des dossiers.
À partir des quelques bribes que le vieillard avait daigné lâcher, Baranko avait fini par comprendre que la bête était le produit d’un programme de recherche ultra-secret initié par les nazis, que l’Union Soviétique avait repris à son compte après l’écrasement du Reich. L’objectif en était l’étude de techniques biochimiques ou chirurgicales – ou encore génétiques ? – destinées à améliorer les capacités tactiques des combattants. En gros, à fabriquer des super-soldats. Fasciné par les perspectives, Joseph Staline avait exigé la poursuite du programme tout en lui attribuant des ressources illimitées en argent comme en matériel humain. Après vingt–cinq ans de recherches, les innombrables vies sacrifiées et les milliards de roubles engloutis dans ce projet démentiel s’étaient soldés par un quasi-fiasco : à la mort d’Himmelstein en 1965, moins d’une dizaine de créatures avaient été produites, et encore avec des aptitudes au combat des plus discutables. Yngvi était le seul survivant des premières étapes du projet. « Attendez, général, lui avait–il demandé. Vous voulez dire que cette créature a plus de soixante ans ? » Le vieillard avait hésité puis opiné sèchement. Baranko n’avait rien pu en tirer d’autre.
Mû par une impulsion soudaine, l’officier vint à son tour s’accouder à la rambarde. L’occasion était trop belle d’obtenir à la source les informations qui lui avaient été refusées ; Iazov lui avait formellement interdit d’adresser la parole à la créature, mais Baranko n’était pas devenu numéro deux de la plus secrète des agences gouvernementales russes en se contentant d’obéir aux ordres de ses supérieurs. Il jeta un coup d’œil à sa droite. Le monstre était parfaitement immobile ; penché comme il l’était sur le Garde–corps, il ressemblait de façon frappante à une gargouille de cathédrale. En arrière de son oreille gauche sinuait une longue cicatrice. Baranko savait qu’il y avait la même de l’autre côté. C’est par là qu’avaient été implantés il y a fort longtemps les stimulateurs dont l’activation à distance déclenchait l’équivalent d’une crise d’épilepsie. L’officier tripota machinalement le boîtier dans sa poche ; aux dires de Iazov, cet équipement n’aurait été mis en place qu’après les événements qui avaient conduit à la destruction d’une partie du site de recherches du Mont Yamantaw – événements à propos desquels le vieillard était resté particulièrement discret.
Baranko hésita, ne sachant comment reprendre la conversation. Il se rendit compte qu’à l’air libre l’impression de brouillage mental était beaucoup moins prononcée que dans un espace confiné. Mais pas disparue pour autant : alors qu’il commençait à se détendre, une vision d’un réalisme effrayant envahit son esprit. Éclats de shrapnel dans ton ventre. À genoux dans la neige trempée de sang : tu as laissé tomber ton flingue. De tes deux mains, tu essayes de retenir tes tripes qui glissent entre tes doigts…
Baranko crispa sa main gauche sur le métal glacé du bastingage et l’image s’évanouit presque aussitôt, ne laissant derrière elle qu’une vague nausée ; son autre main n’avait pas quitté pas sa poche. Nouveau coup d’œil de côté. À trois mètres de lui, le monstre n’avait pas esquissé le moindre mouvement. avait–il voulu lui faire une démonstration gratuite, ou bien n’exerçait–il aucun contrôle sur ses projections mentales ? Il s’éclaircit la gorge : « Qu’est–ce que tu regardais ?
— Yngvi regarde le vent. Et les cailloux blancs sur l’eau. Tout blanc. Yngvi est tellement content. Plus jamais dans le noir. Valentin a promis.
— Où étais-tu avant d’être dans le noir ?
— Pas de blanc dans la fosse. Pas de vent. Seulement mal. Tout seul. Juste les rats et l’homme au couteau. Mais il ne reviendra plus, Valentin a promis. Tu promets aussi ?
— Bien sûr, répondit l’officier en essayant d’avoir l’air convaincant. L’homme au couteau, qu’est–ce qu’il faisait ?
— Il punissait Yngvi pour rien. Il coupait des morceaux pour voir si ça repousse.
— L’homme au couteau, c’était ton père ?
— NOON !! » Pour la première fois, Yngvi avait élevé la voix – en fait, presque un rugissement –, et ses lèvres s’étaient retroussées en découvrant des crocs énormes et jaunâtres ; en même temps, Baranko ressentait à nouveau cette tension douloureuse dans son crâne, avec quelque chose d’infiniment répugnant, comme des doigts sales trifouillant sa cervelle. Image soudaine d’un vieil homme se tordant comme un ver sur un sol bétonné, une expression d’horreur sans nom sur le visage ; il lui manquait les deux jambes et une longue traînée de sang s’écoulait à partir de ses moignons.
Et puis d’un seul coup, tout disparut, l’image et la pression : le monstre s’était calmé aussi soudainement qu’il s’était emporté.
« Excuse-moi, reprit Baranko qui avait le sentiment croissant de jongler avec des grenades dégoupillées. Je ne voulais pas t’ennuyer. J’arrête de te parler si tu veux ?
— Non. Valentin a dit que tu es mon ami. L’homme au couteau était méchant. Yngvi l’a mangé – un caquètement dément –, mais papa encore plus méchant.
— Qu’est-ce qu’il t’a fait, ton… papa ?
— Avant dans la grande maison avec les gentils docteurs. Tout blanc. Tout propre. Yngvi était gentil. Mais papa l’a vendu à l’homme au couteau.
— Pour quoi faire ?
— Pour qu’il le coupe. Encore et encore. Mais bientôt Yngvi le punit aussi. Il est tout près maintenant, Yngvi le sent. Il t’en donnera un bout si tu veux. »
Après cet échange, l’officier avait lentement regagné ses quartiers. L’entraînement attendrait : trop de questions se pressaient dans sa tête. D’où pouvait provenir cette créature ? Qu’est–ce que Iazov savait à son sujet et qu’il ne voulait pas lui révéler ? Et par-dessus tout, quel lien pouvait–elle bien avoir avec Kendall Kjölsrud, l’homme qui possédait la moitié des usines d’armement de la planète ?
Son esprit le ramena quelques heures en arrière. Après la boucherie dans la coursive, il avait dû se charger de traîner la créature inconsciente à ses appartements, Iazov n’ayant pas la force nécessaire ; il se remémora le dégoût qu’il avait éprouvé en saisissant la carcasse humide, étonnamment lourde malgré son apparence squelettique. Pour l’essentiel, la cabine était conforme à ce qu’il avait imaginé : la cage d’un fauve, en plus dégueulasse. L’odeur était épouvantable, un mélange de merde et de viande avariée qui vous collait à la peau et vous donnait envie de prendre une douche sitôt revenu à l’air libre. Tout le mobilier avait été évacué, et l’ameublement se limitait à un matelas immonde jeté dans un coin. Le sol était jonché d’excréments et de morceaux de viande en décomposition. Baranko avait largué la créature sur son grabat avec un soulagement évident – déjà Iazov le pressait de quitter la pièce.
« Pourquoi lui refuser tout vêtement ? avait demandé Baranko après qu’ils fussent ressortis. Et pourquoi le traiter comme un animal ?
— Parce que c’est un animal. Et pour que nul – surtout pas lui – ne puisse se souvenir de ce qu’il a pu être avant. Considère ça comme une question de survie, Guennadi. »
Mais alors, que voulaient dire ces revues enfantines que Iazov avait discrètement fait acheter lors de leur escale au Cap – sur le moment, Baranko s’était demandé s’il ne devenait pas gâteux – et qui étaient maintenant soigneusement empilées dans le seul coin resté propre de la cabine ?
Et que signifiait la petite poupée de chiffon qui trônait à côté des revues, un pantin incroyablement élimé à force d’avoir été manipulé, mais néanmoins d’une propreté surprenante dans cette pièce jonchée de merde ? 08 h 15 UTC