Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 80 sur 319

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Point Zéro

08 h 51 UTC

C’est précisément trois de ces derniers qui s’affairaient autour d’une série de caisses disposées près de l’angle du bâtiment. Caleb observait leur manège depuis quelques minutes : les robots étaient occupés à récupérer des objets métalliques de la taille d’une batte de base-ball gisant par dizaines au pied de la falaise de glace, avant de les ranger soigneusement dans les containers en plastique. Caleb connaissait bien les SLUGS (Self-contained

Lightweight Underground Surveyor)(18), petits drones fouisseurs dont la coiffe pouvait embarquer une batterie d’instruments de détection mais aussi dix kilos d’explosif conventionnel, voire une mini-nuke. Outre de nombreux usages civils en géologie ou en prospection minière, leur principale application militaire était le repérage et la destruction de bunkers trop profondément enfouis pour être atteints par des missiles ou des bombes à pénétration cinétique. Pendant la guerre des Trois-Jours, ils s’étaient montrés d’une efficacité redoutable et expliquaient peut–être pourquoi Tsahal avait renoncé in extremis à régler la question iranienne à coups de frappes nucléaires préventives.

Viktor Bernstein fit quelques pas vers les androides, qui interrompirent leur tâche à son approche : « Salut les gars ! Vous n’auriez pas vu Poppy et monsieur Kjölsrud ? »

L’un des petits robots – ils étaient de la taille d’un enfant de dix ans – orienta vers eux l’ovoïde lisse qui lui tenait lieu de tête :

< Ils sont dans la galerie, monsieur Bernstein. >

— Parfait, répondit ce dernier en se retournant vers Caleb et Joshua. Vous venez, messieurs ? Allons voir s’ils ont trouvé cette foutue porte ! »

 

08 h 51 UTC

Pour le lieutenant Tomski et ses hommes, la nuit n’avait pas été des plus réparatrices.

Comme prévu, la seconde partie de la progression avait été moins difficile, et le commando avait atteint sans encombre son objectif peu après le coucher du soleil. Après une brève reconnaissance, Tomski avait décidé d’installer le campement à l’aplomb de la portion sud de la plage, où l’on disposerait d’une excellente vue plongeante sur l’ensemble du site. Il n’avait fallu que quelques minutes aux soldats pour camoufler les deux véhicules légers derrière un volumineux hummock et bâtir l’espèce d’igloo semi-enterré qui leur servirait d’abri pour la nuit. Les rations avaient été vite expédiées de même que l’attribution des tours de garde, puis les hommes exténués s’étaient glissés dans leurs duvets isolants.

La fiesta avait commencé juste après.

Le lieutenant venait à peine de sombrer dans le sommeil quand une poigne vigoureuse lui avait enserré l’épaule, le ramenant douloureusement à la réalité. Pas besoin d’explication : le fracas de l’hélicoptère qui avait rasé leur abri à très basse altitude résonnait encore entre les murs de glace. L’appareil ne s’était pas éloigné : à l’oreille, il devait maintenant faire un point fixe à moins de cent mètres de distance. Pas tout à fait réveillé, Tomski s’était précipité vers l’étroite meurtrière qui donnait sur l’extérieur. Le caporal Zatkine était déjà allongé à plat ventre dans la tranchée, son AN-94 braqué sur l’origine du vacarme ; derrière eux, les autres soldats se relevaient en grognant et vérifiaient leur armement dans la pénombre.

« M’est avis qu’on a de la visite, lieutenant, avait fait Zatkine à voix basse.

— Nom de Dieu ! avait pesté l’officier. C’était bien la peine de se faire chier à creuser ce trou ! Il y en a combien ?

— Seulement deux.

— Quoi ?

— Voyez vous–même », avait répondu l’autre en lui tendant ses jumelles ZeissNox.

Tomski avait rapidement fait la mise au point. L’hélico – un petit MH-6 comme il en avait déjà piloté à l’entraînement – s’était posé tous feux éteints à moins de cinquante mètres au nord. Deux silhouettes rendues floues par l’amplification optique s’affairaient dans le noir à proximité de l’appareil. L’officier connaissait les procédures standard d’engagement, identiques dans toutes les forces spéciales : deux types visibles, cela voulait dire trois ou quatre fois plus planqués dans l’obscurité, voire s’apprêtant à les prendre en tenaille de l’autre côté de l’abri.

« Je fais quoi, lieutenant ? Je les fume ? »

Tomski n’avait rien dit, un silence qui valait acquiescement ; à cette distance le Nikonov ne ferait pas de détail. Et pourtant, il y avait quelque chose de bizarre. Si les gars en face les avaient repérés, pourquoi s’exposaient–ils au risque de se faire dégommer comme au champ de foire ? Et qu’est–ce qu’ils foutaient, au juste ? Loin de regarder dans leur direction, ils semblaient très occupés à insérer l’extrémité d’un long câble dans une sorte de treuil qu’ils avaient préalablement ancré dans la banquise. Un infime bruit métallique : l’œil rivé à sa lunette de visée nocturne, Zatkine venait de basculer le sélecteur de son arme sur rafales courtes ; le lieutenant savait qu’il se régalait déjà du bon carton qui s’annonçait. Un dernier coup d’œil dans les jumelles. Décidément quelque chose n’allait pas avec ces types. Les silhouettes étaient un poil trop petites, leurs mouvements un rien trop raides…

Tomski avait compris d’un seul coup : « Ne tire pas, tchaynik ! avait–il lancé d’un ton précipité. Ce sont des robots ! Et ils ne sont pas là pour nous !

— Des robots ? Vous êtes sûr, lieutenant ?

— Passe en IR si tu ne me crois pas, crétin ! »

Deux secondes plus tard, Zatkine reposait le fusil d’assaut : « Vous avez raison, lieutenant. Ces trucs sont aussi froids que la banquise ! Mais qu’est– ce qu’ils foutent là ? »

Tomski avait repris les jumelles et était resté un long moment à scruter les ténèbres.

« Une bâche… avait–il fini par murmurer d’un ton incrédule. Ils sont en train de tendre une bâche sur cette putain de falaise ! »

Huit heures plus tard, les membres du commando avaient eu amplement le temps d’observer la manœuvre. Pendant toute la nuit, ce n’avait été que rotations incessantes de l’hélico, raclements des dizaines de SLUGS qui, sous leurs pieds, semblaient évider le glacier comme un gruyère, piétinements des robots affairés à tirer les câbles à la surface de la banquise ; à plusieurs reprises, les androides étaient passés si près de l’abri qu’on aurait pu les toucher. À aucun moment l’équipage humain du Global Defender ne s’était montré. Même les opérations à flanc de falaise avaient été accomplies par les automates : c’était la première fois que Tomski voyait des robots équiper une paroi en rappel… et ils avaient l’air de se débrouiller comme des pros. « Bordel de merde ! avait pesté le lieutenant. Ça doit être le seul foutu chantier de construction à cinq mille bornes à la ronde… et il a fallu qu’on vienne y passer la nuit ! »