Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 37 sur 319

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Point Zéro

14 h 36 UTC

Après le parachutage du matériel au moment de leur arrivée à Grytviken, l’opération de récupération avait été strictement encadrée par les commandos de la K2, et même si One-Shot et Joshua avaient filé un coup de main, il n’avait pas été question de voir ce que contenaient les caisses. Gretchen s’immobilisa quelques secondes pour écouter en retenant son souffle. Aucun autre bruit que le ronflement régulier des turbines et, de temps en temps, quelques détonations très étouffées leur indiquant la poursuite de la compétition. Elle bénit une nouvelle fois One-Shot pour son idée de concours de tir. La soute dans laquelle ils se trouvaient n’était pas gardée, mais, en temps ordinaire, il aurait été très difficile d’y fouiner vu sa proximité avec la salle des machines et les laboratoires du pont inférieur. Plus que cinq minutes et on a fini. Elle brandit le gros tournevis qui faisait un pied-de-biche des plus acceptables et, en quelques mouvements précis, commença à soulever le couvercle de la caisse du dessus.

 

14 h 36 UTC

 

Un nouveau tonnerre d’applaudissements. Cette fois–ci, One-Shot venait de descendre quatre palets d’un coup, et Vandell Richardson – pourtant une gâchette exceptionnelle – commençait à montrer de sérieux signes d’agacement. J’espère que Josh et Gretchen ont bientôt fini, se dit Caleb. À ce train-là, One-Shot aura vite liquidé tout le stock de galets.

Confortablement accoudé à la rambarde de la timonerie en compagnie de Sarah Miller, le jeune homme bénéficiait d’une vue plongeante sur le concours de tir et sur toute la partie avant du navire. L’USCGC Harriet Lane, construit en 1984, avait servi pendant vingt–cinq ans dans le corps des Garde–côtes des États–Unis avant d’être désarmé en 2010, dans le cadre du programme Deepwater de modernisation de la flotte ; racheté et rebaptisé Global Defender par la fondation océanographique de la K2, le robuste patrouilleur de mille huit cents tonneaux avait subi quelques changements visibles : le canon de 76 mm du gaillard d’avant avait fait place à un hélipont supplémentaire pouvant accueillir un petit hélicoptère biplace, en plus du pont d’envol principal disposé en arrière du château. La coque blanche à bande rouge des Garde–côtes avait été repeinte dans un profond bleu indigo, la couleur fétiche de la K2. Toutefois, les modifications les plus importantes se situaient à l’intérieur : une automatisation très poussée des systèmes de navigation et un recours massif aux IA avaient permis de réduire à quinze hommes, officiers compris, l’équipage initialement composé d’une centaine de personnes. Une grande partie de l’espace ainsi récupéré avait été reconverti en plusieurs laboratoires dotés d’un équipement scientifique ultra-moderne. La propulsion avait été entièrement revue, les deux gros diesels ALCO V -18 étant remplacés par deux turbines à gaz Pratt et Whitney développant dix– huit mille CV ; grâce à cette motorisation surdimensionnée, le bâtiment pouvait atteindre trente–cinq nœuds, la vitesse d’un croiseur rapide. Enfin, l’étrave et la coque avaient été renforcées en vue d’une navigation dans les mers polaires : sans lui donner à proprement parler les capacités d’un brise– glaces, ces transformations suffisaient pour permettre au navire d’évoluer à bonne vitesse dans un pack en formation, ce qui était actuellement le cas.

Après trois jours de gros temps qui les avaient contraints à réduire l’allure peu après leur appareillage, la météo s’était quelque peu améliorée. Le ciel demeurait bas et menaçant, mais le vent était presque tombé et avec lui la méchante houle qui secouait le patrouilleur comme une coque de noix. Pour l’heure, le Defender filait près de vingt nœuds et se trouvait maintenant à moins d’une journée de la côte antarctique. Néanmoins, la navigation devenait de plus en plus délicate du fait des glaces flottantes, encore peu nombreuses dans les parages de la Géorgie du Sud, mais qui se multipliaient depuis quelques heures ; la mer charriait désormais d’innombrables glaçons qui avaient tendance à s’agglomérer en une soupe pâteuse, première étape de la formation du pack. D’après Sarah Miller, ils avaient pourtant beaucoup de chance car la limite de formation de la banquise de mer était très au sud cette année – ce qui devrait leur permettre d’atteindre leur objectif et d’en repartir sans encombre pourvu qu’ils ne s’y éternisent pas outre mesure.

« Votre copain est extraordinaire, fit la jeune femme d’un ton admiratif. On dirait un ours des cavernes, mais quel incroyable tireur ! Où a–t–il appris à se débrouiller comme ça avec un fusil ?

— Ne vous fiez pas à son apparence ou à son anglais approximatif, répondit–il. One-Shot est diplômé en microingéniérie de l’Université d’Helsinki, et il parle couramment six langues dont le russe et l’arabe. Pour le tir, il a été deux fois champion du monde universitaire de biathlon et a ensuite servi quelques années dans l’armée finlandaise.

— Et vos deux autres amis, ils n’assistent pas au concours ?

— Gretchen est restée dans sa cabine, elle a attendu que le temps s’améliore pour nous faire son célèbre numéro de mal de mer ; je pense que Josh doit être en train de s’occuper d’elle.

— Comment vous êtes–vous rencontrés ? Vous semblez tous les quatre venir d’horizons très différents…»

Caleb ne répondit pas immédiatement, cherchant à nouveau un mensonge qui ne soit pas trop éloigné de la vérité. Au cours des trois derniers jours, ils avaient lié connaissance, et il avait apprécié qu'elle se soit improvisée guide pour lui faire visiter le navire. Bien qu’elle fut des plus sympathiques – et peut–être pas complètement indifférente à son charme –, il ne pouvait cependant oublier qu’elle était partie prenante dans une aventure dont il avait encore du mal à cerner les tenants et les aboutissants ; qu'elle soit la nièce du vice-président de la K2, de surcroît, n’était pas pour simplifier les choses. Cette fois, la jeune femme remarqua son instant d’hésitation.

« Un souci, Caleb ? questionna–t–elle d’un ton amusé. Vous pensez que tout ce que vous me direz sera aussitôt rapporté à Oncle Viktor ?

— Pas du tout, Sarah. Simplement, vu votre position…

— Ma position ne doit rien à mon oncle, Caleb. Viktor a commencé sa carrière en vendant des journaux à la criée, il n’est pas du tout du genre à récompenser ceux qui ne font pas leurs preuves par eux-mêmes – surtout s’ils font partie de sa famille. Je suis sortie major de ma promotion à Princeton. J’ai deux doctorats, un en glaciologie et un en biologie marine. Toutes mes études, je les ai payées en bossant au KFC du coin et en faisant du doggy-sitting. Avant de postuler pour leDefender, j’ai travaillé comme

directrice de recherches à la NOAA(13) et je suis consultante à la Commission océanographique de l’UNESCO… Et pendant toutes ces années, les encouragements de mon oncle ont été aussi rares que neige au Sahara… alors pour le favoritisme, vous repasserez ! »

Caleb se rendit compte qu’elle était vraiment vexée. Être la nièce d’un des hommes les plus riches du monde n’était sans doute pas très facile quand on cherche à démontrer sa propre valeur. « Je ne mettais pas du tout en doute vos compétences professionnelles, Sarah, dit–il en essayant de calmer le jeu. Simplement, Kjölsrud et votre oncle ne jouent pas franc jeu avec mon équipe ; vous comprendrez que cela me mette vis-à-vis de vous dans une situation un peu… délicate. »