Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 284 sur 319

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Point Zéro

13 h 29 UTC

— On dirait qu’ils sont en situation combat, Monsieur, fit l’homme en levant les mains en signe d’impuissance.

— En situation… Quoi ?

— L’opérateur a raison, Monsieur le Président, intervint l’un des militaires, un jeune colonel à la mine sévère. Pour les grosses unités navales, le passage à la situation combat entraîne un filtrage massif des communications entrantes pour des raisons de sécurité informatique ; seules sont autorisées les transmissions internes à l’infosphère tactique. Si c’est vraiment le cas de l’Ivan Grozny en ce moment, la seule façon de le joindre est de passer par un faisceau sat crypté émanant de l’état–major de la flotte.

— Chort vozmi ! explosa Poutine. Dans ce cas, démerdez-vous pour contacter Moscou et mettez-moi en relation avec l’amiral Tikhonov ! Vite !

— Je fais aussi vite que je peux, Monsieur, répondit l’opérateur d’une voix crispée. Mais ça peut quand même prendre quatre ou cinq minutes…»

 

13 h 29 UTC

 

Il bluffe. Je suis sûr qu’il bluffe.

L’amiral Atanassiev contemplait sans le voir le petit combiné micro/ écouteur qu’il venait de broyer dans son poing énorme. Les officiers qui l’entouraient n’osaient piper mot : le pacha de l’Ivan Grozny avait la réputation d’un homme posé qui ne s’énervait que rarement, mais lorsqu’il le faisait, les conséquences étaient dévastatrices.

Je suis sûr que c’est du flan, songea à nouveau le vieil homme perdu dans ses pensées. Ce type ne manque pas de cran, mais il vient de nous montrer tout ce qu’il a. Vu la taille de son bâtiment, il ne doit pas pouvoir embarquer plus de deux ou trois chasseurs VTOL. Et si le sous–marin qui l’accompagne disposait vraiment de torpilles nucléaires, ils en auraient fait péter une à deux milles de nous – leur démonstration de force aurait été beaucoup plus crédible.

Il redressa soudain la tête. Sa décision était prise.

« Monsieur Zaitssov ? demanda–t–il.

— Monsieur ?

— Maintenez la situation combat. Je veux une solution de tir pour quatre Granit à tête conventionnelle sur le bâtiment américain. Ensuite, vous donnerez l’ordre au Vepr et au Kuguar de faire route au 047 pour une attaque en tenaille sur la position estimée de ce foutu sous–marin, objectif destruction. Ils vont voir ce qu’il en coûte de nous prendre pour des cons.

— Bien, monsieur. »

Alors que son second s’éloignait pour donner les ordres, Atanassiev s’accouda comme il aimait le faire à la rambarde en cuivre poli qui faisait le tour de la passerelle de commandement. La vieille rampe un peu bosselée, dont les signes d’usure étaient évidents et qui ne semblait pas vraiment à sa place dans cet environnement tactique ultra-moderne, avait pour les officiers et hommes du bord une valeur historique et sentimentale exceptionnelle : elle avait été récupérée sur le cuirassé Petropavlovsk, le navire amiral de la flotte soviétique qui avait combattu de façon héroïque lors du siège de Leningrad par les nazis en 1941 avant d’être coulé, puis renfloué et maintenu au service actif jusqu’en 1953. L’amiral posa un regard distrait sur l’océan grisâtre qui entourait son bâtiment. De tout son instinct de vieux soldat, il sentait qu’il avait vu juste en devinant l’arnaque derrière les fanfaronnades de ce Davenport ; pourtant, quelque chose le contrariait – peut–être de la tristesse, ou un vague regret. Dommage, songea–t–il. J’aurais bien aimé faire la connaissance de ce type.

II s’arracha à ses pensées. Zaitssov revenait déjà d’un pas précipité.

« Nous avons une solution de tir pour les Granit, monsieur, dit le second. En attente de votre ordre pour lancer.

— Merci, monsieur Zaitssov », répondit Atanassiev en saisissant le nouveau combiné radio que l’homme lui tendait. « Opérateur missiles ? fit– il dans l’appareil. Ici le commandant. Rapport de situation pré-lancement, je vous prie.

— « Lanceurs prépositionnés et parés pour tir azimut 288, monsieur. Préchauffage réacteurs Granit 1 à 4 terminé, tous systèmes lanceur, propulsion et guidage nominaux. Autorisez-vous le déverrouillage des charges militaires ?

— « Déverrouillage charges militaires Granit 1 à 4, confirma l’amiral en réalisant soudain qu’il allait être le premier commandant d’un bâtiment russe à donner un ordre d’engagement offensif depuis la fin de la Grande Guerre patriotique en 1945.

— « Déverrouillage effectué, monsieur. Solution de tir entrée et validée, temps de vol sur cible estimé cent soixante-deux secondes. Paré pour lancer à votre commandement. »

L’amiral ouvrait déjà la bouche pour donner l’ordre lorsqu’une nouvelle voix se fit entendre dans son écouteur : « Veuillez me pardonner, monsieur, mais…» Il reconnut l’officier radio qui l’avait déjà interrompu deux minutes auparavant.

« Quoi ? Qu est–ce qu’il y a encore ? aboya–t–il.

— Un appel du colonel Baranko, monsieur. Il… il dit que c’est extrêmement urgent. »

Atanassiev eut un soupir d’exaspération. « Passez-le-moi ! » ordonna–t– il.

Baranko ne prit même pas la peine de saluer l’amiral ; sa voix était tendue, à peine aimable, avec un débit haletant comme s’il venait de courir un cent mètres. « Enfin ! fit–il sur un ton agressif. Ça fait une bonne minute que j’essaie de vous joindre ! Nous avons un problème, amiral !

— « Bonjour à vous également, colonel, susurra Atanassiev. Qu’est–ce qui vous arrive ?

— « Les prisonniers que nous gardions dans le musée… On dirait qu’il y a une tentative d’évasion ! J’ai perdu le contact avec les hommes sur place !

— « Vous voulez me faire croire qu’avec une section de spetsnaz vous n’arrivez pas à gérer une douzaine d’otages désarmés ? s’esclaffa l’amiral. Iazov est à côté de vous ? Passez-le-moi !

— « Rien à foutre de Iazov, c’est moi qui commande ici ! Envoyez-moi tout de suite un… non deux hélicos de soutien avec cinquante hommes ! Et toute la chasse que vous pourrez ! Je veux que le port de Grytviken soit rasé dans les cinq minutes !

— « Je vous demande pardon, colonel ? est–ce que vous…

— « V ROT NASSAT’, CHTOB MORYEM PAKHLO(53) ? hurla soudain Baranko en perdant tout contrôle. TU VAS BOUGER TON GROS CUL ET FAIRE CE QUE JE TE DIS, ESPÈCE DE VIEILLE BADERNE ? »

L’amiral Atanassiev en resta sans voix et éloigna lentement le combiné de son oreille, le regardant comme si l’appareil s’était soudain mué en balai à chiottes. En presque quarante années de commandement, personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton.

Personne.