Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 313 sur 319

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Point Zéro

18 h 12 UTC

Elle les considéra tour à tour, parut hésiter l’espace d’un instant, puis reprit : « Je vous ai mal jugés tout à l’heure. Je vous ai pris pour des fous – si seulement la moitié de ce que vous m’avez raconté est vraie, ce doit être le cas, d’ailleurs. Mais vous êtes aussi des gens honnêtes et bons, des persone di fiducia. Alors je crois que moi aussi j’ai un cadeau à vous faire. Venez, suivez-moi…

— Où ça ? demanda Joshua.

— À la cuisine, mon garçon. Je vais vous apprendre des recettes. »

 

18 h 12 UTC

 

Le livre – plus précisément un gros classeur relié d’un cuir bordeaux un peu fatigué – était soigneusement rangé au milieu d’une dizaine d’autres ouvrages culinaires, sur le plan de travail situé à côté de l’énorme évier en pierre de lave.

Ils étaient tous descendus dans la cuisine et se tenaient un peu empruntés dans la grande pièce au carrelage noir et blanc usé par des générations de souliers. Comme dans le reste de la maison, l’ancien et le moderne cohabitaient de façon harmonieuse : une antique cuisinière en fonte jouxtait un système de cuisson par induction qui n’avait pas cinq ans, et une impressionnante batterie de casseroles en cuivre se reflétait dans l’aluminium poli d’un réfrigérateur américain ultra-moderne.

« Allez-y, dit Angelina Pazzi. Si vous avez aimé mes pâtisseries, vous devriez trouver votre bonheur là–dedans. »

Ne sachant trop quoi penser, Caleb saisit le volume. Il était étonnamment lourd. L’espace d’un instant, une idée saugrenue lui traversa l’esprit. Et si c’était… ?

Mais non.

C’était bien un livre de recettes. Ou plutôt une abondante collection de fiches cuisine, découpées dans des magazines et rangées dans des douzaines de pochettes transparentes. Un peu déçu, mais ne voulant pas vexer la charmante vieille dame, Caleb prit la peine de feuilleter le recueil. Les fiches avaient été soigneusement classées par sections : sauces et préparations de base, antipasti, pâtes, viandes, poissons, salades, sans oublier une remarquable compilation de desserts en tous genres.

Il allait reposer le classeur lorsqu’elle lui dit d’un ton faussement sévère : « Vous n’êtes pas très curieux… La cuisine ne doit pas être votre fort, c’est ça ? Mais il n’est jamais trop tard pour apprendre ; sortez-en une, faites-moi plaisir…»

Se sentant un peu ridicule, Caleb obtempéra néanmoins. Il tourna à nouveau les pages, choisit une pochette transparente un peu au hasard et en tira la recette qui se trouvait à l’intérieur. C’était celle du lapin à l’aigre-douce, une spécialité sicilienne aromatisée aux câpres et aux olives vertes. Comme toutes les autres, elle tenait sur deux pages qui avaient été placées dos à dos à l’intérieur de la pochette. Il prit les feuillets en main, se demandant vaguement si la vieille dame allait maintenant lui proposer de les recopier.

C’est alors seulement qu’il comprit : entre les deux pages, il y en avait une troisième.

Et ce qui y figurait n’avait rien à voir avec l’art culinaire.

Fasciné, Caleb posa le feuillet intercalaire sur le plan de travail. Il était fait d’un fin papier vergé assez désuet, couvert d’une bonne vingtaine d’équations compliquées. L’encre brunâtre était un peu passée, mais l’écriture minuscule était encore tout à fait déchiffrable.

L’écriture d’Ettore Majorana.

Kjölsrud avait compris, lui aussi. Livide, le milliardaire arracha plus qu’il ne prit le classeur des mains de Caleb et en sortit frénétiquement une autre recette. Entre les deux pages détaillant la préparation des braciolettini alla palermitana se trouvait cette fois ce qui ressemblait à un diagramme électrique d’une effroyable complexité, entouré de plusieurs dizaines d’annotations numériques incompréhensibles. Kjölsrud réitéra l’opération un peu plus loin dans le recueil. Une fois. Deux fois. Dix fois.

Avec le même résultat.

Dès qu’il sortait une feuille, Sanjiv la lui arrachait des mains et la parcourait à toute allure avec une excitation de plus en plus manifeste. Finalement, Kjölsrud lui abandonna le classeur. Le jeune homme s’en empara comme un naufragé d’une bouée et se tourna vers Angelina Pazzi. Il était tellement bouleversé qu’il n’arrivait plus à trouver ses mots : « Mais c’est… c’est… bafouilla–t–il.