Point Zéro
11 h 59 UTC
— Tout juste. Si par miracle nous pouvions en retrouver la trace, le contenu en serait encore plus inestimable que le réacteur lui–même. Cela ferait gagner des mois, peut–être des années à Sanjiv et à son équipe… En tous cas, votre idée d’envoyer mes hommes fouiller le musée de Grytviken était excellente, Caleb.
— Logique, dit le jeune homme. Comme Gret, je doute fort qu’ils aient réussi à atteindre la Géorgie du Sud. Mais peut–être un équipage de navire baleinier les a–t–il vus passer, ou a–t–il entendu un bruit de moteur. Ou peut–être quelqu’un a–t–il retrouvé des débris flottants ? Si jamais une telle chose est arrivée, ce doit bien être consigné quelque part. Et c’est dans les archives de ce musée que nous avons le plus de chances de le trouver.
— On sera fixés quand ? demanda Joshua qui se tenait en bout de table.
— Le musée est tout petit, dit Caleb. Ça ne devrait plus être très long. »
11 h 59 UTC
« Tu peux m’expliquer ce qu’il fout avec cette putain de bâche, Guennadi ?
— Vous devriez le lui demander vous–même, général, répondit l’intéressé en haussant les épaules. »
Les deux hommes se trouvaient dans l’une des chambres de la section médicale située juste sous le pont d’envol de l’Ivan Grozny. Le général Iazov s’était reposé deux heures et avait repris quelques forces, mais son teint demeurait d’une pâleur inquiétante, et chaque inspiration lui était manifestement une torture.
Le troisième occupant de la cabine n’était autre qu’Yngvi. Ce dernier se tenait assis sur le lit médicalisé, la cheville attachée au cadre métallique au moyen d’une grosse entrave en nylon d’une résistance à toute épreuve. Quelque chose avait subtilement changé dans son attitude : son buste squelettique s’était redressé, et il semblait prêter une attention accrue aux propos échangés autour de lui. L’objet du litige était la vieille bâche en toile kaki à moitié pourrie que le monstre avait accaparée et qu’il serrait sur ses épaules comme une cape improvisée.
« Yngvi ne veut plus être nu, dit–il soudain. Valentin et Guennadi ont des habits. Yngvi veut aussi des habits. »
Cela aussi était nouveau : la créature avait parlé sans y être invitée. Et si sa voix était toujours la même – un désagréable murmure rauque et assourdi qui évoquait le râle d’un mourant –, l’intonation était plus précise et décidée. Avec quelque chose de lucide.
Surpris malgré lui, Iazov ricana : « Et depuis quand est–ce que tu as des pudeurs ? Ou peut–être es-tu devenu sensible au froid ?
— Seuls les animaux et les morts sont nus, reprit le monstre d’un ton buté. Yngvi n’est ni l’un ni l’autre. Yngvi veut… non, JE veux des habits. »
De plus en plus étonné, Iazov resta quelques secondes à le fixer sans mot dire. Puis il jeta un regard soupçonneux à son adjoint : « Dis-moi, Guennadi… Hier soir, sur le Vladimir Karvaiyski, tu lui as bien fait sa piqûre comme je te l’avais ordonné ?
— Bien sûr que oui, général. Je lui ai injecté tout le flacon, selon vos instructions.
— J’espère que tu dis vrai, rétorqua le vieillard. Dans le cas contraire, nous…»
Il s’interrompit soudain. La porte de la cabine venait de s’ouvrir sur la masse imposante de l’amiral Atanassiev, flanqué de deux de ses officiers. Le commandant du porte–aéronefs jeta un regard dégoûté à Yngvi, puis se tourna vers Iazov : « Décidément tu as de drôles de fréquentations, petit père, railla–t–il. Si l’état–major t’y autorise, j’espère que tu te décideras un jour à écrire tes mémoires, ça promet d’être fascinant. D’ici là, j’ai deux bonnes nouvelles pour toi.
— Je t’écoute, Nikolaï, répondit Iazov indifférent à l’ironie de son hôte.
— D’abord, il semblerait bien que ta… mission ait effectivement l’aval du président. Nous n’avons pas réussi à joindre son entourage vu qu’il se trouve en ce moment même au G20 près de Vancouver. Par contre, son conseiller militaire à Moscou, l’amiral Kondriakov, nous a confirmé que tu disposes bien d’un sauf-conduit permanent. Et que ton opération actuelle revêt une priorité nationale.
— Puisqu’on vous le disait, amiral, fit sèchement Baranko.
— Kondriakov m’a signifié que le président prendrait contact avec toi dès la fin de la cérémonie d’ouverture, poursuivit Atanassiev sans lui prêter la moindre attention. Il veut te parler en personne.
— Et ton autre bonne nouvelle ? » demanda Iazov.