Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 203 sur 319

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Point Zéro

08 h 06 UTC

Le court-circuitage du NRO opéré la veille au détriment de sa directrice adjointe avait eu pour effet de raccourcir la chaîne de décision de façon spectaculaire. Moins de quatre minutes plus tard – soit à 3 h 07 du matin, heure de Washington –, le chef du détachement du Secret Service à la Maison-Blanche réveillait le président pour l’informer qu’un message de priorité nationale venait de tomber sur son serveur crypté.

 

08 h 06 UTC

 

« 6 février 1946. Je dois confesser qu’en mon for intérieur j’entretenais jusqu’ici quelques doutes sur le sérieux de cette entreprise, et ce en dépit de la débauche de moyens mise à son service. Mais les événements des derniers jours viennent de me donner tort.

Tout a commencé après l’office de dimanche, lorsque notre aumônier est venu se plaindre de “vibrations” qui lui auraient fait à plusieurs reprises renverser le corps et le sang de Notre Seigneur, au grand dam des communiants. Sur le moment, je n’y ai pas prêté une attention excessive : notre brave père O’Barry a les mains qui tremblent, et il est notoire qu’il fait du vin de messe un usage non prévu par les Évangiles ; pour fâcheuse qu'elle fût, sa mésaventure n’avait donc rien de très surprenant. Pourtant, en discutant avec les hommes, je me suis rendu compte que plusieurs événements similaires avaient été rapportés dimanche matin en différents points de la base : malaises, sensations de vertige, chutes d’objets… J’ai mis cela sur le compte d’un léger séisme et, sur le moment, je n’y ai plus pensé.

J’ai bien été forcé de m’y intéresser lorsque l’on ma fait part de la répétition de ces phénomènes tout au long des journées de lundi et mardi. J’ai fait ma petite enquête et me suis rendu compte que, bizarrement, la base n’était jamais affectée en totalité, mais seulement au niveau de certains secteurs. Jamais les mêmes, mais à chaque fois selon un axe bien précis : nord-sud, est-ouest, etc. Et ce matin, alors que je commençais à me douter de l’origine de ces nuisances, voilà que j’en ai moi–même fait l’expérience ! Je me trouvais dans mon bureau en train de dicter un mémo quand j’ai senti une force irrésistible s’emparer de moi et ai failli tomber de ma chaise ; mon ordonnance, le sergent Burkitt, a eu moins de chance et s’est sévèrement foulé le poignet en chutant de sa hauteur.

À ce stade, les choses ne pouvaient plus durer. Notre ami le docteur Altamayor refusant toujours de répondre à mes appels, j’ai pris le taureau par les cornes et suis allé le trouver dans son labo. Contrairement à ce que j’appréhendais, il s’est révélé d’un abord beaucoup plus agréable que lors de nos échanges précédents ; il m’a reçu avec enthousiasme et m’a même présenté ses excuses – j’ignorais qu’il connût l’usage de ce mot ! – pour le peu d’empressement avec lequel il avait jusqu’à présent répondu à mes sollicitations. Il m’a confirmé que son labo est bien à la source des phénomènes étranges observés depuis trois jours. À l’en croire, ses travaux progresseraient très vite, et il en serait déjà au point atteint à Berkeley lorsque l’incident de juillet 44 l’a contraint à interrompre ses expériences. Toujours d’après lui, les désagréments actuels ne devraient pas durer, il s’agirait de simples tests ponctuels destinés à valider ce qu’il appelle “les formules de contrôle du champ émis directionnel”…»

Viktor Bernstein leva les yeux du carnet : « À partir de là, on peut sauter quelques pages, fit–il. Pendant tout février et mars, ils continuent leurs expériences, apparemment avec des résultats de plus en plus probants en termes de “gain massique” et de “contrôle directionnel”. Il n’y a pas beaucoup de détails techniques : Buckmaster n’était pas un scientifique et, en lisant entre les lignes, on sent que tout ça le dépassait largement… Par contre, ce qui est clair, c’est que pendant cette période, ses relations avec Majorana semblent avoir évolué. Idem avec votre grand–père, Caleb. Tenez ceci, par exemple, c’est du 15 mars :

«… Quel curieux bonhomme ! Ce que je prenais pour de l’arrogance n’est en fait que la marque d’une timidité maladive. Mais lorsque l’on prend le temps de percer ses barrières, il sait se montrer chaleureux. Il en est de même pour ce qui me semblait l’expression d’un antimilitarisme borné… Je commençais même à me demander s’il n’était pas l’un de ces foutus rouges qui prospèrent au grand jour sur les campus de nos universités. Sa méfiance est certes réelle, mais il ne s’agit pas d’un rejet en bloc de l’uniforme. Il m’a confié être terrorisé depuis des années à l’idée que ses recherches pourraient servir à des fins belliqueuses. D’après lui, la catastrophe de Port Chicago aurait pu être évitée si l’état–major n’avait pas insisté pour obtenir une démonstration en grandeur réelle, et il jure qu’il ne s’y laissera plus reprendre. Je pense avoir réussi à le convaincre du bien-fondé de notre mission, mais quelle tête de mule !