Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 205 sur 319

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Point Zéro

08 h 19 UTC

À quatre mille kilomètres de Washington, un autre président venait d’être réveillé en sursaut. En visite d’état au Canada, où il devait participer à la séance d’ouverture du G20, il avait choisi de passer la nuit à son consulat de Vancouver avant de rejoindre le lieu du sommet.

Lui ne faisait confiance à aucun service officiel pour assurer sa garde rapprochée. À la différence d’un nombre croissant de chefs d’État, il ne s’entourait pas non plus de robots de combat – après tout, une IA, ça se reprogramme. Nul ne connaissait le nom ni l’affiliation des quatre gardes du corps toujours masqués qui l’accompagnaient, mais il se murmurait de drôles de choses à leur sujet.

Des choses à faire frissonner de terreur les tueurs les plus endurcis.

À soixante-cinq ans, l’homme demeurait un sportif de haut niveau, et pas seulement devant les caméras de la télévision d’État. Malgré les charges de sa fonction, il consacrait plusieurs heures par semaine à la pratique du karaté, dont il était ceinture noire, et de divers autres arts martiaux. Il était également d’une méfiance légendaire, portait toujours une arme sur lui et ne dormait jamais que d’un œil. Il faut dire qu’il venait d’un monde où, il n’y a pas si longtemps encore, la mort rôdait dans tous les corridors du pouvoir.

Lorsque le garde se pencha sur lui pour murmurer à son oreille, il mit moins d’une seconde pour passer d’un profond sommeil à un état de parfaite lucidité.

« Quoi ? Qu’est–ce qu’il y a ? » demanda–t–il au colosse – tout en étant déjà sûr d’une chose : pour qu’on ait pris la peine de le déranger à cette heure, ça ne pouvait être qu’une très mauvaise nouvelle.

Toujours à mi–voix, le garde l’informa en quelques mots du message reçu trois minutes plus tôt par le central sat du consulat.

« Iazov ? C’est confirmé ?

— Da, Président. »

Le président Vladimir Vladimirovitch Poutine se leva d’un bond et entreprit aussitôt de s’habiller. Il jeta un coup d’œil à la petite pendule à côté du lit : minuit seize.

La journée allait être longue. Très longue.

 

08 h 19 UTC

Pour immortaliser la scène, le photographe avait utilisé une pellicule couleur, un procédé encore onéreux en 1946. Les teintes étaient un peu passées, mais l’image avait gardé toute sa netteté. Le cliché avait été pris en plein jour sur la plage de l’Artefact, l’opérateur se tenant probablement sur le toit de la casemate ; au loin, la mer était gelée à perte de vue. Au moins une centaine d’hommes se massaient en formant un cercle sur la grève caillouteuse. Malgré le temps qui semblait dégagé, il devait faire très froid, car tous ou presque étaient engoncés dans de lourdes tenues polaires.

Tous les visages exprimaient qui l’enthousiasme, qui l’ahurissement. Certains des hommes applaudissaient, l’un d’entre eux venait juste de jeter sa casquette en l’air.

Au centre du groupe de spectateurs se trouvait un curieux engin, constitué d’une plateforme d’une dizaine de pieds de largeur reposant sur un assemblage de tubes et de plaques de métal. La machine avait un côté bricolé et n’était pas sans rappeler le LEM, le module spatial avec lequel les Américains avaient aluni en 1969. Son caractère insolite était renforcé par la longue banderole de papier crépon et les petits drapeaux américains et britanniques qui la décoraient ; sur son flanc pendait une méchante pancarte en carton avec l’inscription « QUIRINO 1 » en grosses lettres cursives. Au milieu de la nacelle se détachait une forme ovoïde aisément reconnaissable : une autre version, en taille réduite, de l’Œuf de Majorana. L’engin semblait dépourvu de tout moyen de propulsion.

Mais il flottait à quatre mètres du sol.

Trois hommes se tenaient côte à côte sur la plateforme. Deux d’entre eux faisaient face à l’objectif et arboraient la même mine réjouie. Le premier, un grand type à la mâchoire carrée et aux épaules de rugbyman, portait un uniforme d’officier US et devait être le colonel Vernon C. Buckmaster. L’identité du second – taille moyenne, tignasse noire indisciplinée qui dépassait d’une casquette d’aviateur inclinée de façon peu réglementaire, regard que l’on devinait d’un bleu profond malgré la distance – ne laissait aucune place au doute.

En un éclair, Caleb comprit enfin pourquoi Kjölsrud l’avait dévisagé avec tant d’insistance lors de leur première rencontre à Grytviken.

« Bon sang, lui souffla Gretchen Vogt. Tu savais que tu lui ressemblais à ce point ?

— Non, répondit–il en hochant la tête. Je n’avais pas vu de photo de lui depuis mon enfance.

— Regardez l’autre type ! dit soudain Sarah Miller. est–ce que ça n’est pas… ? »

Le troisième homme ne regardait pas l’objectif et ne souriait pas. Son long visage un peu chevalin tordu dans une grimace soucieuse, il était penché sur ce qui ressemblait à un panneau de commande à côté de l’Œuf et avait l’air très loin de partager l’enthousiasme de ses compagnons.

« Si, murmura Kjölsrud. C’est lui. Ettore Majorana en personne – ou plutôt le docteur Emilio Altamayor, physicien argentin émigré aux États– Unis en 1938, chargé de cours à Princeton puis à Berkeley à partir de 1941…

— Le nom sur cette machine… fit remarquer Gretchen d’une voix pensive. Vous nous en avez parlé hier après–midi. Un membre de sa famille, je crois ?

— Exact, miss Vogt. Son oncle, pour être précis. Quirino Majorana. Un physicien réputé lui aussi, pas du même calibre que son neveu, mais quand même de tout premier plan.

— Ce nom n’est pas là par hasard, n’est–ce pas ? demanda tout à coup Caleb. Vous aviez également dit que cet homme jouait un rôle dans notre histoire…

— Une fois de plus, vous êtes perspicace, Caleb, sourit le milliardaire.

— Quel rôle, monsieur Kjölsrud ? Qui était cet homme ? Sur quoi travaillait–il ? »

Mais ce fut Sanjiv qui répondit :

« Sur l’antigravité, Caleb. Quirino Majorana travaillait sur l’antigravité. »

 

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