Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 19 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 3

 

18 février 2018 -11 h 27 UTC

 

La pièce était vaste et lumineuse, entièrement dans les tons sable et ivoire. Caleb McKay s’était plus ou moins attendu à reprendre conscience dans une chambre d’hôpital, mais le mobilier contemporain haut de gamme évoquait plutôt une suite dans quelque luxueux hôtel international. Il se trouvait étendu sur un grand lit confortable, recouvert d’une épaisse couette grège. À sa gauche, une immense baie vitrée s’élevait du sol au plafond, protégée par un rideau vaporeux qui laissait filtrer quelques rayons de soleil. L’air vif, presque piquant, avait une touche printanière et iodée qui lui rappelait les Highlands. Le silence était absolu. Il balaya la chambre du regard. Un vaste sofa en cuir crème occupait l’un des coins ; un joli guéridon de style Christopher Guy supportait un élégant bouquet de lys et d’azalées blancs. Deux toiles somptueuses apportaient une éclatante touche de couleur sur les murs immaculés ; il reconnut un Kandinski et ce qui lui sembla être un Matisse, apparemment des reproductions d’excellente qualité.

Le seul élément incongru était la potence métallique à côté de lui, d’où pendait une poche à perfusion à moitié vide reliée à son avant–bras droit. Caleb ôta l’aiguille avec une grimace et s’assit au bord du lit. Geste qu’il regretta aussitôt : un affreux mal de tête lui broya les tempes, et les murs de la pièce tanguèrent violemment. Il resta de longues secondes immobile à lutter contre la nausée avant de réussir à se mettre debout. Il réalisa que sa vessie l’élançait douloureusement et se dirigea d’une démarche chancelante vers la salle de bains attenante.

Cette dernière était à l’image de la chambre : grande, fonctionnelle, d’un luxe sans ostentation. Caleb demeura de longues minutes sous la douche, dont le jet puissant le lavait de la poussière et de l’angoisse accumulées lors de son aventure souterraine. Lorsqu’il eut terminé ses ablutions, il se sentait un autre homme. Il s’approcha du magnifique miroir ancien qui ornait le mur en pierre volcanique. Pas trop de bobos, pensa–t–il en examinant son reflet. À trente–cinq ans passés, Caleb avait conservé l’allure nonchalante d’un adolescent. De taille moyenne, sa silhouette élancée et sa carrure athlétique le faisaient volontiers paraître plus grand qu’il n’était. Son épaisse tignasse noire légèrement bouclée et impossible à peigner tranchait avec une peau très pâle héritée de ses ancêtres celtes. Le trait le plus marquant de son visage carré était son regard d’un profond bleu outremer, dont l’éclat rieur pouvait en un instant devenir menaçant ; son apparence juvénile se voyait aussi démentie par une bouche aux lèvres fines souvent tordue dans un rictus désabusé.

Il constata que ses blessures avaient été pansées pendant son sommeil ; la vilaine plaie de son crâne avait été nettoyée et suturée. De même, sa main droite avait été recouverte d’un épais biofilm protecteur. Sa cheville droite était encore enflée et douloureuse, mais il pouvait marcher presque sans boiter. Le reste des dégâts se limitait à quelques contusions sans gravité. La mémoire lui revenait lentement, et il se rappela sa lutte désespérée pour repousser la pierraille brûlante qui obstruait le boyau sous le convoyeur à minerai. Il se revit aussi, luttant contre l’évanouissement alors qu’il tentait frénétiquement de démonter le mécanisme du distributeur de soda pour y ménager une cavité où il pourrait se glisser, se mettant ainsi à l’abri de la chaleur qui était en train de le tuer. La scène suivante était plus floue, et il ne savait s’il avait vraiment vu ou seulement imaginé le personnage en combinaison noire et casque intégral qui avait surgi face à lui ; il se demanda vaguement si cela avait un rapport avec l’énorme ecchymose qui décorait sa tempe droite.

Il finit de se sécher, enfila un épais peignoir blanc et regagna la chambre silencieuse. Toujours aucune idée de l’endroit où on avait bien pu le transporter. Avant de partir en exploration, il décida de jeter un coup d’œil dehors. Il s’approcha de la baie vitrée pour écarter le rideau qui la masquait.

Et resta interdit devant le spectacle impossible qui s’offrait à ses yeux.

Au–dessus de sa tête, un ciel bleu foncé s’étendait sans limites. À plusieurs milles en contrebas, une mer ininterrompue de nuages s’étalait d’un horizon à l’autre, brillamment illuminée par le soleil au zénith. Entre les deux, rien d’autre que des kilomètres cubes d’atmosphère d’une limpidité absolue. Un chasseur Lockheed F -35 sans marques d’identification, rigoureusement immobile et comme suspendu en l’air, présentait son profil droit à moins de trente mètres de la baie vitrée. Le pilote de l’appareil remarqua le mouvement du rideau, tourna sa tête casquée vers Caleb et lui fit un signe amical de la main. Caleb répondit machinalement, referma le rideau d’un air absent et revint s’asseoir – ou plutôt s’affaler – sur le lit.