Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 253 sur 319

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Point Zéro

2 mars 2018 -01 h 57 UTC

Elle hésita à nouveau avant de poursuivre : « Oui. Mais j’ai dû rester très longtemps à l’hôpital…» Sa voix devenue à peine audible se brisa – était-ce bien un sanglot qu’il venait d’entendre ?

Soudain il n’y tint plus et la prit dans ses bras. Sa bouche avait la même saveur animale que le parfum de sa peau, avec une note plate et métallique qui rappelait le goût du sang et qui porta son désir au paroxysme. Elle s’abandonna longuement à son baiser, mais sans y répondre ; puis elle le repoussa doucement et murmura d’une voix rauque : « Pas ici et pas maintenant, Caleb. Ce n’est pas non, c’est plus tard, peut–être. Vous comprenez ? »

Il hocha la tête, sans savoir si elle distinguait le mouvement dans l’obscurité. À ce moment, elle ajouta : « Et il vous reste encore deux ou trois choses à apprendre à mon sujet. Peut–être aurez-vous moins envie ensuite. »

Il attendit un instant, se demandant si elle allait lui révéler de quoi il s’agissait. Mais déjà elle se rallongeait en lui tournant le dos, avant de dire à mi–voix : « Bonne nuit, highlander. Reprenez des forces, demain on creuse. »

Bien plus tard, elle se redressa pour le regarder dormir – en fait elle y voyait bien mieux que lui dans le noir. Elle resta très longtemps immobile comme une statue, puis elle murmura très bas pour ne pas le réveiller : « Merci d’être revenu me chercher, Caleb. »

 

2 mars 2018 -01 h 57 UTC

 

Le café était exactement comme elle l’aimait : très fort, brûlant, et en quantité illimitée.

Le capitaine Pamela C. Chadwick, commandant du sous–marin nucléaire d’attaque USS North Carolina, reposa sa tasse fumante sur la table en acajou du carré des officiers et considéra son hôte avec une attention mêlée de curiosité.

Beau mec, avait–elle pensé quelques instants plus tôt en posant le pied sur le pont du Stratton et en découvrant la carrure athlétique et le visage aristocratique du capitaine John « White Eagle » Davenport.

Mais pas que.

Elle avait été agréablement surprise qu’il lui épargne l’inévitable séance de présentation aux officiers et sous-officiers du bord et qu’il la conduise directement au carré où les attendait une collation. Encore plus étonnée lorsque, après avoir échangé quelques banalités, il lui avait demandé lequel d’entre eux, à son avis, devait prendre le commandement de leur opération.

Elle examina de nouveau le visage carré au teint mat, le nez fort et aquilin qui trahissait son ascendance amérindienne, le regard calme et déterminé, mais où pétillait une étincelle d’humour. Pas vraiment le genre de type à faire dans la courtoisie hypocrite, se dit–elle. Ni à essayer de se défausser de ses responsabilités.

« L’état–major nous a laissé toute latitude à ce sujet, expliqua–t–il. Nous avons à peu près la même ancienneté dans des grades équivalents. Cela étant, votre bâtiment est bien plus puissamment armé que le mien ; en toute logique, c’est vous qui devriez prendre le commandement.

— C’est très gentil à vous de me le proposer, commandant, répondit– elle. Mais ce n’est pas qu’une question de logique ou de nombre de canons. Techniquement, nous formons maintenant un groupe aéronaval – même s’il est difficile d’imaginer plus modeste, ajouta–t–elle dans un sourire. Et l’usage veut que ce soit le pacha du navire amiral de surface qui donne les ordres.

— Ça me va, fit–il sobrement. Alors, venons-en tout de suite à l’ordre du jour. »

Il s’interrompit un instant, le temps de laisser une carte à grande échelle du secteur se matérialiser devant la paroi lambrissée qui leur faisait face.

« Comme vous le savez, reprit–il, une explosion nucléaire de très forte intensité a eu lieu il y a un peu plus de douze heures sur l’île de Géorgie du Sud. Plusieurs citoyens américains seraient impliqués dans cette explosion dont nous ignorons si elle est accidentelle ou criminelle – personnes qui, jusqu’à preuve du contraire, doivent être considérées comme toujours en vie. Nous ne sommes malheureusement pas seuls sur le coup, puisqu’un groupe aéronaval de la Fédération de Russie – un vrai de vrai, celui-là – est en route et devrait arriver sur zone d’ici six ou sept heures. Et tout laisse à penser qu’il n’est pas animé d’intentions humanitaires. »

La jeune femme hocha la tête : « Les infos concernant l’explosion me sont également parvenues par la vacation SSIXS quotidienne. Par contre, mes instructions concernaient seulement mon déroutement jusqu’au point de jonction actuel, je n’ai pas refait surface dans l’intervalle et je ne sais donc pas ce qu’on nous demande…

— Les ordres sont les suivants, énonça Davenport. Un, localiser nos ressortissants et les mettre à l’abri si c’est encore possible, ainsi – je cite – que : “tout document ou matériel technique de quelque nature et sur quelque support que ce soit, pouvant être en rapport avéré ou supposé avec l’explosion, ou avec toute expérimentation scientifique passée ou présente”. Difficile d’être plus vague. Deux, empêcher à tout prix les Russes de se servir les premiers. Trois, autorisation d’ouvrir le feu uniquement si nous sommes attaqués, et en veillant si possible à ne pas leur causer de pertes en hommes ou en matériel. En gros, nous sommes autorisés à cracher en l’air pour nous défendre, mais en faisant attention à n’éclabousser personne…

— Intéressant… commenta–t–elle. C’est tout ?

— Non, le meilleur reste à venir. Tout ça se passe non pas dans les eaux internationales, mais sur un territoire de la couronne britannique. Vu que nous sommes assez loin de Londres, l’info a mis un peu de temps à faire le trajet, mais maintenant les cousins sont au courant et ils commencent à s’exciter. Nous avons douze heures, pas une de plus, pour régler la question et dégager discrètement avant que sa Glorieuse Majesté ne vienne nous rejouer la guerre des Malouines…»

Cette fois, elle leva les yeux au ciel. « avez–vous déjà envisagé la possibilité de déserter, capitaine ? demanda–t–elle le plus sérieusement du monde. Ce serait peut–être l’occasion. Nous pourrions faire route de concert vers une île tranquille du Pacifique Sud…

— J’y pense tous les jours, figurez-vous, répondit–il sur le même ton. Mais mon banquier m’a assuré que ce ne serait pas très bon pour ma retraite ».

Ils éclatèrent de rire ensemble. Quand ils eurent retrouvé leur sérieux, elle demanda :

« Qui avons-nous en face, exactement ?

— Du gros calibre, je le crains. porte–aéronefs à propulsion nucléaire Ivan Grozny – il paraît que ça veut dire “Ivan le Terrible”, excusez du peu. Quatre–vingt–cinq mille tonnes, le fleuron de la flotte de Russie. En termes de capacités opérationnelles, c’est un bâtiment ultra-moderne du même niveau que nos nouveaux porte-avions de classe Ronald Reagan. Il emporte soixante-cinq avions, pour l’essentiel des chasseurs-bombardiers MIG-35 et Su-47, et une vingtaine d’hélicos de combat. Son escorte comporte deux frégates multirôles de dernière génération, classe Neustrashimy. Plus probablement deux ou trois sous–marins nucléaires d’attaque, c’est la configuration standard généralement retenue par les Russes.