Point Zéro
21 h 45 UTC
Sarah accusa le coup avant de murmurer : « Et, euh… c’est ça que vous êtes en train de nous préparer, Gretchen ?
— Sur le principe, oui. Sauf qu’au lieu de trois charges, il y en a cent quatre-vingt-sept. Ça complique un peu les calculs. »
21 h 45 UTC
« C’est vrai que vous êtes une sorte de noble ? »
Caleb sourit à la formulation : la question, qui n’aurait rien eu d’étonnant de la part d’une gamine de sept ans, sonnait plutôt bizarre dans la bouche d’une tueuse en combinaison de combat high-tech. Poppy et lui avaient été enrôlés pour procéder à la démolition des cinquante mètres de bâtiments légers qui occupaient la paroi opposée au portail. Gretchen avait exigé que le mur du fond soit parfaitement dégagé pour que la réverbération des ondes de choc se fasse de manière régulière et conforme à la modélisation.
La tâche consistait à abattre des dizaines de cloisons en tôle et à transporter le contenu des bâtiments à l’extrémité nord du hangar, zone neutre selon les équations de la jeune femme. Avec le petit tracteur électrique que Caleb avait trouvé dans une remise plus l’assistance motrice de la combinaison de Poppy, le travail avançait vite et sans effort. À l’autre bout de la rangée de préfabriqués, une seconde équipe constituée de One-Shot et de Jenkins se livrait au même travail de démolition avec l’aide efficace de l’asimov. Du coup, le boulot avait pris un tour carrément jubilatoire, chaque groupe rivalisant pour faire le maximum de bruit et de dégâts en un minimum de temps.
Caleb leva les yeux de la vingtaine de poutrelles métalliques qu’il venait de lier ensemble et qu’il s’apprêtait à accrocher au tracteur pour les remorquer vers la zone de décharge. « On pourrait présenter les choses comme ça, oui. Qui vous en a parlé ?
— Le patron. Après notre départ de Durban, pendant que vous comatiez à bord du Second Chance. Il nous a dit que vous aviez un domaine en Écosse.
— Il ne vous a pas menti. Techniquement, je suis le vingt-troisième comte de Portskerra, mais ça fait pas mal de temps que personne ne m’a appelé comme ça. Et le fief appartient au clan depuis 1420. Depuis la mémorable bataille de Sandside House, où mon ancêtre Alasdair a défait les hommes de Domhnall Gunn et de Ruairidh Sinclair…
— Ça fait classe, quand vous dites ça. C’était une grande bataille ?
— À dire vrai, plutôt une rixe entre poivrots dans les rues de Fresgoe Bay. Une trentaine d’hommes tout de même, c’était une sacrée troupe pour l’époque… Et il se murmure que si Alasdair McKay l’a emporté, c’est parce qu’il souffrait d’hémorroïdes et avait donc un peu moins bu que ses adversaires.
— Ah… fit Poppy légèrement dépitée. Mais vous avez un château ? Des bois ? Vous faites des chasses à courre ? »
Il la considéra un instant, se demandant si elle était sérieuse.
« Le château a été brûlé par les Anglais en 1746 et jamais rebâti. Mais la ruine est magnifique au coucher du soleil, je peux vous l’assurer. Pour les bois et la chasse, il faudra repasser vu que la forêt la plus proche doit bien être à deux cents bornes plus au sud.
— Mais, votre domaine ?
— Poppy, Portskerra se situe à l’extrême nord de l’Écosse, sur une côte rocheuse bordée par la mer des Orcades. Le domaine, c’est trente mille hectares de lande pelée où il ne pousse que des cailloux, même les moutons ont du mal à trouver de quoi se nourrir. Plus la distillerie, bien sûr.
— La distillerie ? »
Caleb allait répondre mais fut interrompu par un hurlement de joie accompagné d’une pétarade sonore et d’une bordée de jurons finlandais. À l’autre bout de la rangée de bâtiments, One-Shot venait de réussir à démarrer l’un des deux camions de pompiers et se préparait maintenant à sortir l’antique véhicule de son box ; quelques instants auparavant, l’autre avait obstinément refusé de se mettre en marche et avait dû être poussé à l’extérieur. L’asimov entreprit aussitôt d’abattre les parois du garage à formidables coups de masse.
« Décidément, sourit Poppy, votre copain est aussi doué avec les vieux moteurs qu’avec les flingues. Vous parliez d’une distillerie ?
— La principale source de revenus du clan depuis deux siècles, opina Caleb. On dit que notre whisky est l’un des meilleurs sur le marché, et j’ai tendance à le croire. La production est confidentielle, mais comme on le vend très cher, ça compense.