Point Zéro
12 h 16 UTC
Au moment même où elle se faisait cette réflexion, il y eut un raclement léger, pas très loin derrière elle.
Elle se retourna d’un bloc, tous les sens aux aguets, l’esprit en alerte maximale.
Dans le noir, quelqu’un se mit à fredonner.
12 h 16 UTC
Le minuscule fragment d’aliment disparut dans la trappe du gros appareil qui se mit aussitôt en marche avec un bourdonnement à peine audible.
Comme les tsars du temps jadis, le maître du Kremlin ne se déplaçait jamais sans son goûteur personnel, en particulier lorsque ses fonctions le contraignaient à séjourner en terre étrangère. Progrès technologique aidant, l’esclave sacrifiable avait été remplacé par un système ultra-compact de chromatographie en phase supercritique couplé à un spectromètre de masse haute résolution capable de détecter plusieurs dizaines de milliers de composés toxiques avec une sensibilité inférieure au nanogramme ; dans le même boîtier de la taille d’une malle de voyage se cachait un spectromètre à plasma inductif destiné à la recherche de métaux lourds, et un flash-séquenceur ADN spécialisé dans l’identification des agents pathogènes bactériens, viraux ou fongiques.
Moins d’une minute après, l’écran holo situé en façade affichait son verdict : aucun danger détecté. Voilà le principal avantage de cet engin, pensa l’homme assis à côté. Le repas n’a pas le temps de refroidir. Puis il congédia le garde masqué qui était chargé d’actionner la machine, saisit sa fourchette et enfourna avec délices une première ration d’œufs brouillés.
Il était quatre heures seize du matin, heure de Vancouver, et le président de la Fédération de Russie attaquait son petit déjeuner.
Sa satisfaction fût de courte durée. À peine avait–il avalé la deuxième bouchée que la porte de la suite se rouvrit sur le garde. « Pardonnez-moi, Monsieur… fit la voix grave derrière le masque.