Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 302 sur 319

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Point Zéro

14 h 47 UTC

C’est à ce moment que ses yeux s’agrandirent de stupéfaction.

Pas une seconde à perdre, se dit–il dès qu’il fut revenu de son ahurissement. Aussi vite qu’il le put – il comprenait maintenant pourquoi le système était si lent –, il retourna à son écran principal puis voulut consulter l’intranet du personnel pour voir qui était l’administrateur de garde ce mardi. Mais là aussi, tout était au point mort. Il soupira, décolla ses cent trente kilos du fauteuil qui émit un cri de soulagement et fit les quelques pas qui le séparaient du panneau d’affichage dans le couloir. Dès qu’il eut l’info, il revint à son bureau et empoigna son téléphone. Parfait, pensa–t– il. Ça au moins, ça marche encore. Il n’eut pas longtemps à attendre : on décrocha à la première sonnerie.

« Encore vous, Poliecki ? explosa la voix de la première directrice adjointe du NRO. La voie hiérarchique, vous n’avez jamais entendu parler ? Ou alors vous m’appelez pour me dire que votre chef de département est mort, et les trois autres échelons entre lui et moi ?

— « Non, madame, bredouilla–t–il. C’est que…

— « Parce qu’ici, c’est le bordel ! continua–t–elle sur le même ton. Plus rien ne marche, tout est bloqué ! Alors si vous n’avez rien de mieux…

— « C’est pour ça que j’appelle, madame, dit–il en rassemblant tout son courage pour lui couper la parole. Les supercalculateurs…

— « Quoi ? hurla–t–elle. Vous savez pourquoi ils sont tous plantés ?

— « Ils ne sont pas plantés, madame. Au contraire, ils tournent à plein régime. Mais du diable si je sais ce qu’ils sont en train de faire. »

 

14 h 47 UTC

 

« Ça ne serait pas un crime fédéral, ce qu’on est en train de faire ? » demanda Joshua.

Kendall Kjölsrud le considéra avec un sourire candide : « Possible, mon jeune ami, lui dit–il. Mais chaque matin, avant même d’avoir fini de me raser, j’ai déjà violé une bonne dizaine de lois fédérales. Alors, vous savez…

— Ça fait déjà presque dix minutes que ça tourne, fit Grettchen Vogt. Et toujours rien. Vous pensez que c’est normal ? »

Comme si la console holo n’attendait que ça, le vaste écran, virtuel qui flottait au–dessus de la table et qui ne diffusait que la neige depuis le début du processus s’anima soudain. Un visage enfantin apparut en très gros plan.

Un visage qui était une sorte d’archétype de la rousseur : sous une tignasse orange qui n’avait pas dû être peignée depuis très longtemps, deux yeux vert pâle luisaient d’un éclat rieur ; entre les milliers de taches qui en grêlaient chaque pouce carré, la peau diaphane était si claire qu'elle laissait entrevoir les veines sous-jacentes. Le gamin s’appelait Huckey Finn – Ça ne s'invente pas, avait pensé Caleb – et il faisait beaucoup moins que ses seize ans. Mais bien qu’il se fît désormais rare sur les forums, leur avait expliqué Sanjiv, la communauté nerd du monde entier continuait à révérer comme une légende vivante celui qu’elle ne connaissait que sous le nom de Red Ghost.

« Rebonjour, Huckey, fit Joshua. On en est où ? »

L’adolescent sourit d’une oreille à l’autre, révélant une rangée de dents immaculées, mais remarquablement mal plantées. « C’est terminé, dit–il d’une voix tout aussi juvénile que son apparence physique. À l’instant. Pas trop tôt d’ailleurs, vu que les traqueurs de la NSA commencent à remonter la piste.

— Alors ? fit Kjölsrud d’une voix anxieuse. Ça a donné quelque chose ?

— Si on veut, répondit Huckey Finn avec une grimace. En fait, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que nous avons trouvé beaucoup moins de visages à analyser que je ne l’aurais cru. Vraiment beaucoup moins. En présélectionnant les mâles adultes caucasiens d’âge compatible comme vous l’aviez suggéré, en fixant assez haut le seuil de qualité des fichiers image et surtout en éliminant les doublons, nous n’en avons retenu que seize téras…

— « Seize quoi ? s’étrangla Kjölsrud.

— « Seize téras, répéta patiemment le gamin. Seize mille milliards.

— « Hein ?

— « Je vous assure, c’est vraiment très peu. Pensez que nous venons de presser la totalité de l’infosphère comme un citron…

— « D’accord, fit Joshua, amusé par l’image. Et la mauvaise nouvelle, c’est quoi ?

— « C’est que le joujou du Mossad ne s’est pas révélé très discriminant. Il faut croire que votre ami a un visage assez banal…

Enfin, on a quand même un peu réduit le champ des possibilités.

— « Combien ? demanda Kjölsrud, de plus en plus inquiet. Combien en as-tu trouvé ?

— « Ça dépend du score de similitude que l’on spécifie au départ, bien sûr. En mettant la barre à quatre–vingt–dix-neuf pour cent…

— « Par pitié, Huckey ! Combien ?

— « Un peu plus de deux cent quarante millions. »

Une fois le moment de stupéfaction passé, Joshua demanda doucement : « Tant que ça, Huckey ? Tu es sûr ? Il ne peut pas y avoir d’erreur ?

— « Certain, et…

— « Tu pourrais nous en donner un exemple ? intervint Caleb. Juste pour qu’on se rende compte…»

L’adolescent haussa les épaules, l’air un peu vexé : « Pas de bug, dit–il. Le numéro mille, ça vous va ? » À peine avait–il achevé sa phrase que son image s’effaçait, remplacée par une scène fixe !

L’image en noir et blanc, d’assez bonne qualité quoique au rendu un peu granuleux, montrait une cinquantaine de personnes en train de faire la queue sur un trottoir, le long d’un bâtiment sans fenêtres. La photo avait dû être prise à la nuit tombée, vu qu’il faisait très sombre en dehors de la zone éclairée par le flash) Elle provenait d’un journal appelé le San Salvador Times et était datée du 29 septembre 1964 ; Joshua se mit aussitôt à traduire le texte en espagnol qui accompagnait le cliché : « UN DÉMARRAGE EN FANFARE – Forte affluence, hier soir, au cinéma El Rey de Santa Ana, pour la première de la comédie musicale américaine Mary Poppins. Les petits comme les grands ont été conquis par…»

Pendant qu’il parlait, les autres n’avaient d’yeux que pour là personnage flanqué de deux petits enfants qui se tenait sur la gauche, vers le début de la file. Au moment de la prise de vue, son attention avait dû être attirée par le photographe, car il si trouvait pratiquement de face par rapport à l’objectif.

Il aurait pu être le frère jumeau d’Ettore Majorana.

Un frère jumeau un peu vieilli : la chevelure jadis aile de corbeau s’ornait maintenant de quelques fils blancs, et le front haut était parsemé de rides. Mais la structure générale du visage – un ovale allongé, un peu chevalin – était exactement la même, tout comme le sourire légèrement hésitant.

« Seigneur… murmura Kjölsrud.

— « Il s’appelle Luis Sanchez Arellafio, né le 5 janvier 1911, dit Huckey Finn dont l’image était réapparue en incrustation au coin supérieur droit de l’écran immatériel. Directeur de pêcheries à La Libertad, une ville côtière du Salvador. Décédé en 1995. Celui–ci a été facile à identifier, parce que nous avons treize autres clichés de lui dans le même secteur géographique et sur une période de trente ans. Dont un archivé avec sa fiche signalétique complète par la police de San Salvador, à la suite d’un accident de la route en état d’ébriété en juin 1968. Mais pour l’immense majorité des autres, ce sera beaucoup plus délicat…

— Deux cent quarante millions… souffla Gretchen Vogt d’une voix éteinte. C’est foutu. Une vie entière n’y suffirait pas…

— « Je suis désolé, dit l’adolescent. Je pensais faire mieux. Je suis obligé d’interrompre le flux maintenant, on a pratiquement toutes les agences de cybersécurité de la planète aux trousses…

— « Attends ! cria soudain Caleb comme s’il venait d’être frappé par la foudre. Un bandeau ! Tu peux réessayer avec un bandeau ?

— Un bandeau ? fit Joshua, surpris. Tu te sens bien, Cal ?

— Un bandeau sur l’œil ! expliqua rapidement Caleb. Comme les pirates. Nous savons qu’il a perdu un œil dans le crash de l’hydravion. Et jusque dans les années soixante–dix, il était encore assez courant de porter un bandeau, pour les gens ayant ce genre d’infirmité…

— Ça me paraît un peu farfelu, marmonna Viktor Bernstein.

— Non ! s’exclama Kjölsrud. Ça vaut le coup d’essayer, au contraire ! Huckey, tu as encore le temps ?

— « Euh… oui, dit le gamin. Ça devrait être rapide, il n’y a que les seize teras à repasser en revue. Je me dépêche…»

La neige envahit à nouveau l’écran, pendant que Kjölsrud et ses compagnons échangeaient des regards tendus. On aurait entendu une mouche voler. Très vite – il leur sembla que moins d’une demi-minute s’était écoulée –, l’adolescent roux revint à l’écran.

Avec une expression curieuse sur ses traits enfantins.

« Je ne sais pas d’où vous avez sorti cette idée de bandeau, dit–il à Caleb. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est plutôt efficace, comme filtrage…

— « Combien… combien en reste-t–il ? chevrota Kjölsrud.

— « Quatre.

— « Quatre ? Mais…

— « Excusez-moi, fit Huckey, mais il faut vraiment que je fasse vite, maintenant. Quatre. Dont trois en Alaska, dans les années cinquante – manifestement le même type, photographié dans trois circonstances différentes. Et un en Sicile, en 1965.

— « En Sicile ? s’exclamèrent Caleb et Kjölsrud d’une seule voix. Montre-nous celui-là ! Vite ! »

De nouveau, une grande photo en noir et blanc. De nouveau, une foule, peut–être d’une centaine de personnes. Mais la ressemblance s’arrêtait là : les tenues uniformément sombres et les visages recueillis montraient que ces gens n’étaient pas venus se divertir. Joshua commença à décrypter la légende en petits caractères : « C’est extrait de la Gazzetta del Sud, un quotidien publié à Messine. L’article date du 16 novembre 1965. Voilà ce que ça dit : De nombreux habitants de Catane et des environs sont venus rendre un dernier hommage à l’une des figures les plus respectées de notre communauté. Décédée vendredi dernier à Rome à l’âge de quatre–vingt-huit ans, la regrettée Sra. Dorina Corso-Majorana avait toujours souhaité reposer sur cette île qu'elle chérissait…

— Mon Dieu ! dit Gretchen Vogt. C’était sa mère ! Il est venu aux obsèques de sa mère !

— Regardez ! s’exclama Viktor Bernstein. Là, à droite ! C’est lui ! Ça ne peut être que lui ! »

L’homme un peu voûté se tenait discrètement au troisième rang des personnes présentes, à quelque distance du groupe compact qui entourait la tombe. À la différence de la plupart de ses voisins qui arboraient soit un couvre-chef soit un parapluie – ce qu’on distinguait du ciel suggérait que le temps devait être exécrable –, il était tête nue, et son visage barré d’un bandeau noir était parfaitement visible. Son expression était d’une exceptionnelle gravité. Mais il n’y avait pas l’ombre d’un doute.

C’était bien lui.

Ettore Majorana.

« On aurait pu y penser plus tôt, fit Viktor Bernstein. C’est évident, quand on y réfléchit…

— Rien ne t’empêchait d’avoir l’idée il y a une heure, lui lança Kjölsrud d’un ton acide. Peu importe. L’essentiel, c’est qu’on l’ait retrouvé. »

Joshua se racla la gorge : « Je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, déclara–t–il. Mais ça me paraît un peu prématuré de triompher. On a juste progressé de vingt ans. Mais ça ne nous dit rien de ce qu’il a pu faire après 1965…

— Josh a raison, dit One-Shot. A très bien pu venir de Kamtchatka juste pour enterrement. Et repartir avion du soir.

— Et si nous n’avons aucune occurrence plus récente, ajouta Caleb, c’est qu’ensuite il a réussi à éviter les photographes. Ou qu’il a retiré son bandeau. De toute façon, la piste est morte…»

À ce moment, Gretchen Vogt les fixa tour à tour. Avec la marque de la plus extrême incrédulité sur le visage : « Mais vous êtes bouchés à l’émeri, tous les trois ? s’écria–t–elle soudain. Vous ne voyez rien ? Vraiment rien ? »

Ses amis lui retournèrent un regard surpris : « Qu’est–ce qu’il y a, Gret ? rigola One-Shot. Toi vapeurs ?

— Mais regardez donc cette putain de photo ! s’exclama–t–elle. Ça crève pourtant les yeux… Il n’est pas venu seul ! »

Elle disait vrai.

Caleb et ses amis s’étaient tellement focalisés sur l’homme au bandeau qu’ils n’avaient pas fait attention à la jeune femme en noir à côté de lui. La manière dont ils se tenaient épaule contre épaule, et la main qu’elle avait affectueusement posée sur son bras ne laissaient pourtant subsister que peu de doutes sur leur degré d’intimité. La fine voilette qui recouvrait sa chevelure sombre ne dissimulait rien de son visage ; elle était d’une beauté exceptionnelle. Un visage de madone,pensa Caleb en détaillant l’ovale parfait de ses traits, ses grands yeux en amande et sa bouche aux lèvres pleines et régulières.

Mais il y avait mieux à faire qu’à regarder la photo. Il s’arracha à sa contemplation et lança : « Huckey ? Tu es encore avec nous ?

— « J’allais couper, répondit aussitôt l’adolescent. Leurs traceurs sont tout près maintenant. Je saute d’un serveur à l’autre huit cents fois par seconde pour les tenir à distance, mais ça commence à devenir chaud !

— « Attends ! s’écria Caleb en hâte. Tu peux encore faire une recherche sur le visage de cette femme ? Juste la presse italienne des années soixante, pour gagner du temps…»

Le gamin faillit refuser – il avait vraiment l’air effrayé, maintenant –, mais il se ravisa : « D’accord. Une minute, pas plus. Et sans garantie…» Son visage disparut de l’affichage holo et il ne resta plus que la grande photo immobile, flottant comme par magie au–dessus de la table.

Cinquante-sept secondes plus tard, la photo disparut elle aussi, sans préavis.

« C’est fini, dit Viktor Bernstein. La liaison avec Dubaï est crashée.

— Bon Dieu ! s’exclama Kjölsrud. Il a eu le temps de terminer, ou quoi ?

— Aucune idée, répondit son associé. Mais une demi–seconde avant de couper, il nous a téléchargé un fichier. Un seul.

— Ouvre-le ! s’écria le vieillard. Vite !

— Voilà. »

C’était une simple photographie d’identité. Mais malgré la banalité du support, la beauté tranquille de la jeune femme crevait littéralement l’écran. Au–dessous se trouvait une petite notice – quatre lignes en minuscules caractères dactylographiés.

« Elle s’appelle Angelina Pazzi, lut Caleb. Elle est née en 1922 à Syracuse. Et…

— Et quoi ? s’étrangla Kjölsrud.

— Et s’il faut en croire l’état civil, elle est encore vivante. »

— Où… où est–ce qu’elle vit ? bégaya le milliardaire d’une voix suppliante. C’est marqué ?

— Oui, dit Caleb. C’est marqué. Elle habite à Castellucio Paratore, en Sicile. C’est…

— OÙ AVEZ-VOUS DIT, CALEB ? »

C’était Poppy Borghese qui venait de crier – si fort que tout le monde avait sursauté. La transformation qui s’était opérée en elle était stupéfiante : mis à part ses yeux injectés de sang, elle semblait avoir dessaoulé en un quart de seconde. Pour autant, elle n’avait pas du tout l’air d’être revenue dans son assiette : son visage tendu à l’extrême affichait une expression que Caleb n’y avait encore jamais vue : une stupéfaction mêlée d’un certain effroi. « Où avez–vous dit ? répéta–t–elle plus faiblement.

— Castellucio Paratore. D’après ce qui est indiqué ici, c’est un petit village près de…

— Je sais très bien où c’est, Caleb », dit–elle d’un ton morne. Puis elle ajouta, comme pour elle–même : « Ça aurait pu être n’importe où sur Terre. Mais entre tous les endroits du monde, il a fallu que ce soit là…»

 

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