Point Zéro
02 h 48 UTC
— Nous prendre de vitesse ? Avec un vieil avion tout droit sorti d’un musée ? Leur plan est désespéré, et vous le savez.
— Tu les as déjà vus à l’œuvre une fois. Ça ne t’a pas suffi ?
— Cette fois, c’est différent, général, affirma Baranko. Ils sont faits comme des rats dans une nasse, ils n’ont presque plus d’air et un armement dérisoire. Je persiste à penser que nous ferions mieux d’attendre. »
Iazov était stupéfait. C’était la première fois que son assistant se permettait de discuter ses ordres. Son visage creusé devint rouge de fureur. « Qu’est–ce qui te prend, Guennadi ? s’exclama–t–il. Tu es devenu aussi con que Tomski, ou quoi ? École de Guerre, cours de stratégie première année : Un, ne jamais sous-estimer l’adversaire. Deux, ne jamais lui laisser l’initiative. Trois, l’anéantir en concentrant toutes tes forces en un seul assaut, à l’endroit et au moment où il ne s’y attend pas. Tu as besoin de retourner faire un stage ?
— Désolé, général. C’est sans doute que je n’ai pas la même perception que vous de l’enjeu…
— Tu devrais, pourtant. Ce sera tout, Guennadi », souffla Iazov, que son accès de colère avait épuisé.
Baranko haussa imperceptiblement les épaules et sortit. Iazov soupira. Il avait encore quelques notes à rédiger, puis il descendrait sur le pont pour assister à l’assaut.
Avec un peu de chance, tout sera fini avant le lever du soleil.
Alors qu’il se faisait cette réflexion, il se sentit gagné par le soulagement et par une sensation de sérénité comme il n’en avait pas éprouvé depuis longtemps. Quelques heures auparavant, il avait pris sa décision : cette dernière aventure serait un aller simple. Pas question de retourner à Moscou pour y crever sur un lit d’hôpital.
Dans sa poche, le Nagant était comme une présence rassurante.
02 h 48 UTC
« Un système à double clé ? demanda Caleb.
— Une exigence de Majorana après la catastrophe de Port Chicago. Rappelez-vous qu’il se méfiait des militaires et n’avait accepté de travailler avec eux que contraint et forcé. C’est lui qui avait eu l’idée de cette console d’activation avec une double série de codes : une série d’énigmes mathématiques que seul lui–même pouvait résoudre ; ce sera le travail de Sanjiv, si lui n’y arrive pas, je doute qu’un autre puisse le faire. Et une série détenue par les militaires. Les codes étaient changés toutes les semaines et proposés en alternance par le chef du contingent américain et par son homologue britannique – votre grand–père, Caleb. Vu la date à laquelle la catastrophe s’est produite, c’est le code anglais qui était en vigueur. Ou plutôt écossais.
— Écossais ? Pourquoi écossais ?
— Parce que c’est votre grand–père lui–même qui me l’avait dit. Ses mots de passe faisaient appel à la culture écossaise ou alors étaient carrément en gaélique, langue qu’il était seul à connaître dans la base. Et ce n’est pas tout ; d’après lui, l’un des codes utilisés ne pouvait être deviné que par un membre de son clan. À l’exclusion de toute autre personne sur terre. »
Caleb se leva péniblement et fit les quelques pas qui le séparaient de l’Œuf. Même au repos, il avait maintenant le souffle court et précipité, et son cœur battait la chamade au moindre effort ; avec la migraine qui lui broyait les tempes et cette horrible impression que sa poitrine était serrée dans un étau, il se sentait de plus en plus mal. Il tapota la paroi grenue de l’énorme machine et eut un sourire amer.
« Voilà enfin l’explication de notre présence ici, murmura–t–il. Votre raisonnement était pertinent, il y a juste un petit détail technique que vous avez négligé. Mais peu importe, continua–t–il en haussant les épaules. À supposer que je sois à même de résoudre vos… énigmes, qu’est–ce qui vous fait croire que je puisse avoir envie de mettre cet engin en marche ici et maintenant ?
— Réfléchissez, Caleb. Seul le générateur de la base produit assez d’énergie pour initier la réaction. Et il peut nous lâcher à tout moment, voilà pourquoi il faut faire vite. Une fois que nous serons partis, le petit groupe électrogène de l’avion pourra produire le courant destiné aux systèmes de maintenance externes de l’Œuf. Mais il n’est pas assez puissant pour démarrer la machine à lui tout seul.
— Vous n’avez pas répondu à ma question, monsieur Kjölsrud. Et cette fois, vous ne vous en tirerez pas par des faux-fuyants. Pourquoi voulez-vous mettre cet engin en marche ? »
Le vieillard le regarda d’un air las : « De trois choses l’une, monsieur McKay. Ou bien quelque chose foire lors du décollage. Nous sommes tous tués et cette machine est détruite, problème réglé. Ou alors votre plan fonctionne contre toute attente, et nous parvenons à nous enfuir ; il sera toujours temps d’arrêter l’engin. Dernière possibilité : nous parvenons à nous enfuir mais ils nous rattrapent, ou alors nous sommes contraints à amerrir, et caetera… Si cette éventualité se présente, nous n’aurons malheureusement pas d’autre choix que de basculer la réaction en mode divergent…»
Caleb en resta sans voix pendant une ou deux secondes, le temps de réaliser ce que signifiaient les derniers mots du milliardaire. « Vous êtes fou à lier ! s’exclama–t–il ensuite. Vous seriez prêt à tous nous faire sauter avec votre foutue bombe, rien que pour éviter que les Russes s’en emparent ? Et vous vous imaginez que…
— Ce n’est pas une bombe ! le coupa sèchement Kjölsrud. C’est…
— Pas une bombe ? fulmina Caleb. Allez dire ça aux centaines de malheureux qui nous entourent ! Ce n’est peut–être pas une explosion atomique qui les a emmurés ici comme des rats ?
— Caleb, écoutez…
— Pas question ! Démerdez-vous avec Sanjiv, mais ne comptez pas sur moi pour vous aider à faire ça !
— Ça suffit maintenant ! explosa le vieil homme en bondissant sur ses pieds – tous se demandèrent d’où il pouvait soudain tirer ce sursaut d’énergie. Vous voulez une bonne raison de m’aider à démarrer cet engin ? La voici ! »
Caleb s’attendait à tout, sauf à ce qui survint à cet instant.
En une fraction de seconde, l’ensemble des articulations de sa combinaison se bloqua.
Au premier mouvement qu’il esquissa, il perdit l’équilibre et tomba lourdement sur le sol métallique sans pouvoir amortir sa chute. À ses côtés, trois chocs sourds – dont l’un énorme – ponctués d’exclamations de surprise ou de rage lui apprirent que ses amis venaient de subir le même sort. Bloqué sur le dos comme une tortue retournée, il banda désespérément ses muscles pour se relever, mais il aurait tout aussi bien pu être emprisonné dans une armure touillée : même les jointures ultra-souples des gantelets semblaient s’être changées en pierre, l’empêchant de remuer ne serait-ce qu’un doigt. En tournant la tête à l’intérieur de son casque, il parvint à distinguer Gretchen Vogt effondrée à sa droite ; One-Shot et Joshua n’étaient pas visibles, mais le concert de jurons sur sa gauche permettait de les situer aisément. Une silhouette apparut au–dessus de lui : Kendall Kjölsrud. La fureur avait déserté ses traits, et il paraissait à nouveau très vieux et très fatigué. En périphérie de son champ visuel, Caleb apercevait aussi les visages de Vandell Richardson et de Poppy Borghese – le premier arborait un sourire sardonique, et la seconde une expression indifférente.
« Désolé de vous imposer ça, Caleb, fit le vieil homme. D’un autre côté, je vous trouve un peu naïf ; le fait que je vous gratifie de combinaisons à deux cent mille dollars l’unité aurait dû vous mettre la puce à l’oreille.
— J’y repenserai la prochaine fois que vous me ferez un cadeau… Maintenant vous pouvez peut–être nous expliquer à quoi ça vous avance ?
— Voyons quelles sont les options, marmonna Kjölsrud comme s’il n’avait rien entendu. Je pourrais bien sûr désactiver votre respirateur. Ou alors faire joujou avec votre thermostat et vous faire griller à petit feu – ou vous geler jusqu'à vous faire péter les dents. Cependant, je commence à vous connaître et quelque chose me dit qu’il y a plus efficace. Ceci par exemple…»
Il y eut un claquement sec sur la droite et, en regardant de ce côté, Caleb réalisa que la visière de Gretchen Vogt venait de s’ouvrir automatiquement ; la jeune femme écarquilla des yeux terrorisés, tout en faisant des efforts visibles pour retenir sa respiration. « Je pourrais demander à Vandell de s’amuser un peu au couteau sur le visage de votre amie, continua le milliardaire en se penchant vers Caleb. Je suis sûr qu’il apprécierait – depuis qu’il travaille pour moi, ce genre de distraction doit lui manquer… Mais le plus simple est encore de ne rien faire et de la regarder suffoquer, ça devrait aller assez vite…»
Comme en écho à ces paroles, une affreuse quinte de toux se fit entendre : ne pouvant se retenir plus longtemps Gretchen venait de reprendre son souffle dans l’atmosphère mortelle de la base et était en train de s’étouffer, les yeux exorbités comme un poisson tiré hors de l’eau.
« Espèce de salaud ! » rugit Caleb en essayant une nouvelle fois de bouger – toujours sans le moindre résultat.