Point Zéro
Chapitre 4
19 février 2018 -14 h 15 UTC
Les ombres s’allongeaient déjà quand le grand mâle surgit de l’épais rideau de conifères pour s’immobiliser au milieu de l’étroite clairière enneigée. Dissimulé derrière une énorme souche de mélèze, le général Valentin Yefimovitch Iazov conserva l’immobilité minérale qui était la sienne depuis des heures. Les rabatteurs avaient bien fait leur travail ; ils devaient maintenant être en train de revenir vers le bivouac, avec interdiction absolue d’intervenir d’une manière ou d’une autre : connaissant la crainte qu’il leur inspirait, le vieil homme savait qu’il serait obéi à la lettre.
Il se força à ne pas focaliser son attention sur les mouvements de l’animal. Ce dernier n’était pas parvenu à un âge aussi avancé sans être doté de sens d’une extrême finesse. Si tu te concentres sur lui, il va le sentir et s’enfuir. Voir sans regarder, entendre sans écouter. Se fondre dans le décor. Tu n’es pas un élément rapporté ni un observateur étranger à cette forêt, tu en es chaque tronc, chaque rocher, chaque buisson. Indifférent et attentif à la fois.
Le froid était vif, mais il n’en avait cure. Le général Iazov aimait passionnément l’hiver, la pénombre du sous-bois enneigé, les longues traques solitaires dans la taïga sans limites. L’immense plaine blanche et les impénétrables forêts de sapins et de mélèzes, murailles noires se découpant sur un ciel blafard. La chair et les os de la Russie, l’âme de son peuple. Tous ceux qui avaient négligé cette réalité l’avaient payé au prix du sang, de Napoléon à Hitler. Comme souvent maintenant, ses pensées le ramenèrent trois quarts de siècle en arrière.
Stalingrad. Le gamin de treize ans qui se glissait entre les chenilles des blindés ennemis pour y placer des mines, alors que les Niemietzki à moitié morts de faim tentaient de débiter à la hache les cadavres de chevaux devenus durs comme le roc, ou s’écroulaient l’anus gelé pour avoir essayé de chier par -50 °C. La 49e Division d’infanterie, où il s’était engagé en mentant effrontément sur son âge. Puis Koursk, Roslaval, Mogilev. À mesure que les batailles se succédaient et que ses compagnons tombaient les uns après les autres, il ne faisait que gagner en force et en férocité. La route de Berlin avec le 1er Front biélorusse, sur les traces de l’armée allemande en déroute. La bataille finale, rue après rue, dans les décombres du Reich de mille ans. Celui qui n’était qu’un enfant au début de la Grande Guerre patriotique l’avait terminée avec le grade de lieutenant-major de l’Armée Rouge, à la tête d’une centaine d’hommes pour la plupart deux fois plus âgés que lui. Au début du mois de juin 1945, il se trouvait toujours stationné à Berlin, dans l’attente d’une nouvelle affectation et redoutant de se voir intégré à l’état–major des forces d’occupation en Allemagne – le point de départ d’une brillante et morne carrière de bureaucrate. Son destin s’était noué lorsqu’il avait été présenté au lieutenant-général Leonid Vasilyevitch Shatilov, dont l’aide de camp venait d’être tué par l’explosion d’une mine. Le courant était tout de suite passé entre le petit paysan inculte mais doué d’une extraordinaire intelligence pragmatique et l’énigmatique chef du Département 7 du NKVD, un homme dont on murmurait qu’il prenait ses ordres de Joseph Staline en personne. Six semaines plus tard, Iazov se retrouvait à Pennemünde, fouillant les ruines à la recherche de trésors dont il n’avait jamais soupçonné l’existence…
La méchante douleur à son côté le ramena à la réalité. Elle ne le lâchait plus, à présent. Il réprima de toutes ses forces une soudaine envie de tousser ; ce matin, il y avait à nouveau eu du sang. Ton dernier hiver. « Six mois », lui avait dit ce connard de toubib plus d’un an auparavant. Pauvre petit freluquet tout juste émoulu de la faculté de Moscou, déjà plein de certitudes et qui n’avait jamais eu à se battre que contre des questions d’examen ; à son âge, il se trouvait à Cuba avec Leonid, occupé à négocier avec les frères Castro l’implantation des rampes de fusées balistiques. Si le médecin avait sous-estimé la robustesse du vieillard, l’issue ne faisait cependant aucun doute. Dans moins d’un mois, les premières tiges vertes perceraient la couche de neige, et l’hiver tirerait sa révérence ; la saison du renouveau serait pour lui celle de l’agonie – une vérité qu’il n’avait jamais occultée et qu’il admettait avec une quasi-indifférence maintenant que l’échéance se précisait. Son seul regret était de n’avoir pu solder tous ses comptes. Il raffermit sa prise sur sa carabine, et le contact du métal glacé lui procura un sentiment de soulagement mêlé d’une sombre satisfaction. Jusqu’au bout, c’est toi qui décides, se dit–il avec un rictus amer.
L’élan de Sibérie arpentait maintenant la clairière à pas prudents, en balançant de droite et de gauche sa tête massive couronnée de bois gigantesques. À chaque expiration, un imposant panache de condensation jaillissait de ses nasaux. L’animal était colossal, près de deux mètres au garrot, et devait avoisiner les trois quarts de tonne. Il est nerveux, se dit Iazov en remarquant les petits tressautements qui agitaient l’échine puissante ; il a d’abord été rassuré de ne plus entendre les pisteurs, mais désormais il se trouve à l’étroit et beaucoup trop exposé sur cette esplanade dégagée. Sur la gauche, en effet, la clairière se terminait par un escarpement assez abrupt qui dominait de quelques dizaines de mètres la vaste étendue blanche du lac Latcha, entièrement gelé en cette saison ; à droite, en revanche, l’immense forêt boréale offrait un refuge de choix pour l’animal traqué. La nuit tomberait dans moins d’une heure, et le cervidé géant le savait ; il lui suffisait de déjouer encore un peu les pisteurs et il serait sauvé.
Il va replonger dans les bois. Tu n’as que quelques secondes. Le vieux général épaula doucement sa carabine Weatherby Mark V chambrée en .378 Magnum, une munition redoutable réservée au très gros gibier. Il adorait cette arme fiable, solide, presque rustique avec sa culasse à verrou à l’ancienne. La carabine n’avait ni désignateur laser ni autodirecteur, ni même compensateur de mouvement ; Iazov méprisait ces innovations techniques qui ravalaient selon lui la chasse au rang d’un jeu vidéo pour branleurs. Sa seule concession à la modernité était la lunette Swarovski Z6 2,5-15 x56 à grossissement variable, d’une exceptionnelle luminosité, qui suppléait largement sa vue déclinante. L’élan se présentait maintenant de profil, une position idéale. Iazov ajusta le réticule sur la zone située juste au–dessous du garrot et positionna délicatement son index sur la queue de détente. Vide tes poumons, vide aussi ta cervelle ; tu ne penses plus, tu ne fais plus qu’un avec l’arme. Il lui sembla entendre la voix de son père, quand ils allaient ensemble chasser le lièvre sur les bords de la Volga, quatre–vingts ans auparavant. Il souffla doucement et commença à accentuer sa pression sur la détente.
Son oreillette grésilla : « Général Iazov ! »
Il réussit presque à maîtriser son sursaut de stupéfaction. Presque. Mais ce fut suffisant pour l’élan, qui le repéra en une fraction de seconde et tourna brutalement la tête dans sa direction. L’animal se figea un instant infinitésimal, puis il bondit en direction des fourrés avec une agilité inconcevable pour sa masse. Iazov tira au jugé, mais avant même que le recul de la puissante carabine ne lui meurtrisse l’épaule, il sut qu’il l’avait raté. Moins de deux secondes s’étaient écoulées, et l’écho de la détonation roulait encore sur la forêt. La clairière était vide, comme si l’élan n’avait jamais existé.