Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 79 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 10

 

28 février 2018 - 08 h 35 UTC

 

« Pas à dire, fit Joshua Tewaru qui n’était pas encore revenu de sa surprise, ils ont abattu un sacré boulot pendant la nuit !

— En plus, c’est joli, approuva Viktor Bernstein. Encore qu’une couleur plus chaude – je ne sais pas, un parme ou un rose fuchsia, par exemple – aurait un peu égayé le paysage…»

Sur près de quatre cents mètres de largeur, les falaises de glace qui surplombaient l’Artefact avaient comme par magie changé de couleur et s’ornaient à présent d’un vert pâle légèrement fluo du plus bel effet. Les trois hommes qui se trouvaient à leur pied ne se lassaient pas d’admirer la transformation.

« Désolé, il n’y avait que cette teinte au catalogue, sourit Caleb.

— L’essentiel, c’est que ça tienne, reprit le vice-président de la K2. Et d’après ce que je vois là–bas, ça risque d’être utile…»

Le milliardaire faisait allusion à l’énorme effondrement qui était survenu juste avant l’aube, heureusement à bonne distance de la zone des travaux, et qui avait enseveli toute l’extrémité nord de la grève sous des milliers de tonnes de glace. Un avertissement sans frais pour tous ceux qui pourraient être tentés de s’installer de façon durable : dans une semaine, peut–être moins, la totalité de la plage aurait disparu sous la glace, et l’Artefact retournerait au cercueil gelé dont il n’aurait émergé que pour quelques jours. « En tous cas, reprit Bernstein, c’était une idée de génie, et je dois vous transmettre les félicitations de Kendall ; vous avez sans doute remarqué que les embrassades ne sont pas son fort, alors il faudra vous contenter de ça…

— Tout le mérite en revient à votre nièce, dit Caleb. C’est elle qui m’a parlé du stock important de nanotissu que le Defender trimbalait dans ses cales. »

Bernstein hocha la tête en signe d’approbation. Les trois hommes s’étaient un peu rapprochés de l’Artefact, et l’on commençait à ressentir une nette sensation de chaleur liée à la réverbération des rayons solaires par l’immense bâche. Outre sa légèreté et son incroyable résistance mécanique, le tissu utilisé présentait la particularité de renvoyer 98,5 % de l’ensemble du spectre visible, et 100 % des infrarouges ; il était initialement destiné à une série d’expériences visant à empaqueter des glaciers côtiers en Patagonie, pour voir si l’on pouvait ainsi en ralentir la fonte.

Pour cette journée qui s’annonçait décisive, le temps était revenu au beau fixe et le thermomètre était même remonté un peu au–dessus du point de congélation. Rien ne laissait présager la tempête qui allait s’abattre sur le secteur – toutes les projections météo le confirmaient – dans maintenant moins de vingt-quatre heures.

« Ce n’est pas votre coup d’essai, n’est–ce pas ? reprit Viktor Bernstein. Je me suis laissé dire que vous aviez déjà réalisé ce type d’opération…

— Effectivement, répondit Caleb. Mais c’est Josh qui a fait tout le boulot…

— Caleb est bien trop modeste, intervint l’intéressé. Le bâchage était au contraire la partie la plus facile du job ! »

Les deux amis échangèrent un regard amusé. Ils n’étaient pas près d’oublier la mission qui, cinq ans auparavant, avait constitué le baptême du feu pour la Hard Rescues. Le sauvetage du Boeing de l’Aeromexico, planté dans son glacier des Andes avec cinquante-sept survivants à bord, avait comporté une très délicate étape de haubanage doublée d’un empaquetage de la barre de séracs qui soutenait l’épave au–dessus d’un vertigineux précipice de neuf cents mètres – une opération incroyablement dangereuse menée en un temps record par Joshua et son commando de huit spécialistes des missions en haute montagne. Au final, cette première mission avait été un succès complet, mais, en se repassant le film, Caleb et ses amis avaient compris qu’ils avaient eu une chance miraculeuse. Seulement deux mois plus tard, ils remettaient ça avec le Norilsk, et la HR entrait définitivement dans le cercle très fermé des sociétés de sauvetage internationales.

Tout en discutant avec Viktor Bernstein, Caleb et Joshua avaient presque fini de longer la base de l’immense casemate et s’approchaient de son angle sud. Au–dessus de leurs têtes, les huit hectares de bâche réfléchissante renvoyaient maintenant la chaleur du soleil d’une façon presque désagréable. Si le chantier actuel rappelait un peu leur aventure bolivienne, il en différait par son gigantisme mais aussi par la main d’œuvre utilisée. En effet Kjölsrud n’avait voulu prendre aucun risque et avait interdit toute présence humaine sur la plage pendant l’installation de la bâche. En plus des SLUGS déjà déployés pour les opérations de cartographie sous-glaciaire, c’est tout le personnel robotique du Global Defender qui avait été mis à contribution : Zack et Cody bien sûr, plus les deux autres asimov lourds qui servaient pour les travaux de manutention, et les six hobbits multitâches Honda qui se partageaient entre la salle des machines, la cuisine et différentes missions de nettoyage et de maintenance.