Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 315 sur 319

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Point Zéro

Épilogue

 

At a higher altitude with flag unfurled

We reached the dizzy heights of that dreamed of world

 

Encumbered forever by desire and ambition

There’s a hunger still unsatisfied

Our weary eyes still stray to the horizon

Though down this road we’ve been so many times

 

The grass was greener

The light was brighter

The taste was sweeter

The nights of wonder

With friends surrounded

The dawn mist glowing

The water flowing

The endless river

Forever and ever

 

Pink Floyd High Hopes (1994)

 

Un dernier coup d’œil à ta montre. Il est 13 heures 27. Dans les livres d’histoire, ce sera l’heure de ta mort. Ta main agrippe la poignée métallique sur le côté de la porte.

Et tu sautes.

La première seconde n’est qu’éblouissement, sensation de froid intense et grondement de l’air dans tes oreilles. Tu te dis que c’est ce qu’un nouveau-né doit ressentir quand il sort du ventre maternel.

Et, d’une certaine manière, c’est ce qui est en train de t’arriver.

Instinctivement, tu te mets en position de vol relatif et tu essaies de t’orienter. Il te faut quelques secondes pour repérer le Learjet. Il est déjà très loin au–dessus de toi et continue tranquillement sa route au nord–est dans le ciel sans nuage ; sauf incident, il devrait être à Houston d’ici une demi–heure à peu près.

Mais ceci ne te concerne plus : tu viens de traverser le miroir, et pour ce voyage, il n’y a pas de ticket retour.

Tu décides de ne pas déclencher tout de suite le parachute : plus bas ce sera et moins tu courras le risque de te faire repérer. Sur ta droite, les eaux calmes du golfe du Mexique luisent comme un miroir de métal. À quelques milles derrière toi, cette grosse agglomération un peu floue dans la brume de chaleur doit être Brownsville, la ville frontalière de l’extrême sud du Texas. Mais ce qui t’intéresse se trouve de l’autre côté, au nord ; après quelques instants, tu finis par localiser le point de récupération : un petit étang en forme de haricot, à un mille et demi d’un tas de baraques poussiéreuses au nom improbable de San Perlita. Une bouffée de soulagement t’envahit à ce moment : minuscule, mais bien visible malgré la distance, la décapotable est déjà là, à côté du plan d’eau.

Mille deux cents pieds. Le choc de la toile qui se déploie te coupe le souffle et t’arrache un hoquet de douleur. Tu es bien sûr dans une forme physique éblouissante, mais cela fait tout de même trois mois que tu n’as pas reçu le traitement, et tes articulations recommencent à te faire souffrir.

Six cents pieds. Le conducteur est descendu de la voiture et te fait de grands signes. Dire que tu es un as du parachute serait excessif, mais le vent est de ton côté et tu arrives à peu près à orienter ta descente dans la bonne direction. L’instant d’après, tu touches le sol aussi souplement que te le permet ton expérience limitée du saut. Le jeune homme se précipite pour t’aider à replier la toile et à la ranger dans le coffre. Ensuite seulement, il te serre la main.

Tu n’aimes pas trop les contacts physiques, mais pour une fois tu fais une exception.

Viktor a vingt-trois ans, un léger embonpoint et un goût discutable en matière de femmes comme de cravates. Mais surtout, c’est un trader de génie, qui pèse déjà quarante millions de dollars et qui serait capable de faire pousser des billets rien qu’en en plantant dans son jardin. La partie du plan qui vient de se dérouler, tu aurais pu l’organiser toi-même, en deux heures et trois coups de téléphone ; mais le versant financier, nul autre que lui n’aurait pu le concevoir.

Vous prenez aussitôt place dans la voiture – une Cadillac Eldorado « Bicentennial Edition » flambant neuve, la plus belle décapotable jamais sortie des usines de Détroit. En matière de bagnoles par contre, tu es bien obligé de reconnaître que Viktor a du goût. « Où en sont les transferts ? lui demandes-tu à peine a–t–il mis le contact.

— Terminés. Il y a quelques minutes seulement, dit–il avec un large sourire. Juste à temps : je ne donne pas six heures avant que les vautours de

l’IRS(61) ne se mettent à tourner autour de ton magot. »

Le système d’évasion fiscale que Viktor a réussi à mettre sur pied en seulement quatre mois défie l’entendement : plus de quatre mille sociétés-écrans, organismes fantômes et fondations fictives, chargés de transférer progressivement tes avoirs vers les comptes offshore d’une trentaine de paradis fiscaux. Un édifice financier d’une invraisemblable complexité dont lui seul connaît l’organigramme exact, et qui d’ici trois jours aura disparu comme bulles de savon.

« Combien a–t-on pu récupérer, en fin de compte ?

— Un peu moins du quart, te répond-il avec une moue désolée. Six milliards et demi, à peu de choses près. J’aurais pu faire mieux, si j’avais eu un peu plus de temps…

— Pas de problème, Viktor, le rassures-tu. Je me donne trois ans pour me refaire, pas plus. Et puis, quand on commence dans la vie, il faut savoir se contenter de peu, tu ne crois pas ? »

Après quelques minutes de chemin de terre, Viktor s’engage sur la Route 83 qui va longer le Rio Grande pour rejoindre Nuevo Laredo, après quoi vous prendrez au nord vers Junction. Un premier tronçon de quatre cents miles dans les étendues mornes du Texas, ensuite ce sera l’Interstate 10 jusqu’à Los Angeles. Demain en milieu d’après–midi, si tout va bien…

Pendant une bonne demi–heure, vous roulez sans parler. Il y a pourtant quelque chose qui te tracasse, et tu finis par le lui dire : « Tout de même, Viktor… Ce cadavre, dans la housse…

— Quoi ? dit–il. Qu’est–ce qu’il y a ?

— Il était vraiment… horrible, tu vois ce que je veux dire ?

— Moi je le trouve impeccable, au contraire, répond-il en haussant les épaules. Un vieux clodo comme il en arrive dix par jour à la morgue d’Acapulco. Qui s’inquiétera s’il en manque un ?

— Mais personne ne va croire que c’est moi ! » insistes-tu.

Il te regarde avec une certaine surprise : « Ça fait quinze ans que tu arroses les journalistes pour qu’ils donnent cette image de toi, non ? Tu voulais qu’on prenne qui, aujourd’hui ? Robert Redford ? »

Un peu après Junction, tu prends le volant, et vous continuez à rouler, discutant de choses et d’autres. Il y a de longs moments de silence que Viktor ne cherche pas à combler. Le soir tombe. Confortablement calé dans le fauteuil en cuir fauve, tu regardes défiler le paysage plat et broussailleux qui se déploie à l’infini. Tu te sens bien. Enfin libre. Finies les interminables années d’errance et de dissimulation, dans des limousines aux vitres occultées ou dans des suites aux rideaux tirés, pour cacher au monde l’image d’un homme qui ne vieillit pas. Pour la première fois depuis bien longtemps, tu as l’impression de voir l’avenir s’ouvrir devant toi. Un champ infini de possibles.

Une nouvelle naissance.

La nuit est déjà bien entamée lorsque vous passez la frontière du Nouveau-Mexique. Recrus de fatigue, vous dormez deux heures sur une aire d’autoroute près de Deming, puis vous repartez aussitôt.

Vous arrivez en Arizona au chant du coq. Vous dépassez Tucson et vous vous arrêtez pour prendre un copieux petit déjeuner dans un minuscule motel à deux miles de Red Rock.

Ensuite, Viktor reprend le volant. Pendant quelques minutes, tu l’écoutes disserter sur les nouvelles technologies, cette fameuse « Silicon Valley » dont les médias parlent depuis trois ou quatre ans et où tu sais qu’il a fait de gros investissements. Ça ne t’a jamais beaucoup passionné, mais lui a l’air d’y croire dur comme fer, alors tu fais semblant de suivre.

« Au fait, dit–il tout à coup, tu te souviens de ces deux hippies qui bricolent des drôles de trucs dans leur garage, du côté de Cupertino ? »

Tu marmonnes un vague assentiment – en fait, tu ne t’en souviens pas du tout.

« Eh bien, devine quoi ? poursuit–il. Ils viennent de fonder leur propre boîte. Il y a tout juste quatre jours…»