Point Zéro
11 h 43 UTC
Le lieutenant Pavel Tomski ne s’était certes pas attendu à une promenade de santé. Mais à ce point-là, c’était du rarement vu. Les choses avaient débuté en fanfare : le module de tête n’avait pas fait cent mètres depuis le point de largage que déjà il manquait de dégringoler dans une large crevasse invisible sous la glace ; seuls les réflexes hors pair du sergent Darjiev avaient permis d’éviter la catastrophe. Il n’en avait pas moins fallu une heure entière aux neuf hommes pour arriver à ressortir le véhicule du trou qui avait failli l’engloutir. Depuis cette mésaventure, les deux machines avançaient au pas, espacées d’une bonne cinquantaine de mètres et reliées par un câble de sécurité, les hommes aux aguets prêts à bondir à l’extérieur au moindre craquement suspect. Le faible poids des engins – moins d’une demi-tonne chacun – et les six énormes pneus ballon qui les équipaient permettaient de passer là où aucun autre véhicule terrestre n’aurait pu le faire. Précaution supplémentaire, les radars à pénétration de sol du véhicule de tête fonctionnaient en continu pour tenter de repérer les cavités dissimulées sous la surface.
Dans ces conditions, la progression était vite devenue hasardeuse, la nature très accidentée du terrain imposant d’incessants détours pour éviter telle saillie de glace ou crevasse particulièrement vicieuse ; une fois, ils avaient dû rebrousser chemin sur plusieurs centaines de mètres après s’être retrouvés dans un cul-de-sac infranchissable, perdant ainsi le bénéfice d’une demi–heure d’efforts acharnés. L’épaisse couche de nuages rendait la visibilité problématique et empêchait tout guidage satellitaire. Pour couronner le tout, le vent s’était levé à mesure qu’ils se rapprochaient du sommet de la pente et cinglait maintenant le convoi d’une mitraille ininterrompue de particules de givre propulsées à l’horizontale ; même avec le chauffage poussé au maximum, le froid relatif à – 40 °C s’insinuait dans les habitacles à l’isolation rudimentaire, fragilisant les hommes et les machines.
Et ce n’est qu’une petite brise d’automne, pensa Tomski avec incrédulité. Dans quelques semaines la nuit s’installerait pour une durée de trois mois, et ce seraient alors des vents de deux cent cinquante nœuds qui déferleraient du pôle, rendant cet endroit à peu près aussi accueillant que la planète Mars à la même saison. L’officier fut à nouveau tenté de rappeler l’hélico pour qu’il vienne les récupérer et les largue à proximité de leur destination. Tant pis pour les deux modules. En quelques minutes on pourrait être à pied d’œuvre. Mais il savait bien que c’était impossible, à supposer même que le pilote acceptât de risquer son appareil dans ce blizzard : vu ce que Baranko leur avait révélé des systèmes de détection du Global Defender, une dépose par voie aérienne revenait à envoyer un mail pour annoncer poliment leur arrivée. En tous cas, se dit Tomski, ces mecs vont comprendre leur douleur. On ne se sera pas tapé cet enfer pour leur faire des câlins !