Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 8 sur 319

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Point Zéro

13 h 35 UTC

Richardson avait également reçu les données topographiques et se fendit d’un sourire en comprenant les intentions de la jeune femme : « Excellente idée, Poppy, approuva–t–il. Le cas échéant, ça pourrait même être marrant. »

 

13 h 35 UTC

 

Des heures semblaient s’être écoulées, mais peut–être n’étaient-ce que quelques minutes. L’espoir de trouver une issue avait été de courte durée. Caleb McKay n’avait pas fait trente pas vers le bas de la galerie que déjà il se heurtait à un obstacle infranchissable. Un bloc colossal, qui devait peser plusieurs dizaines de tonnes, s’était là aussi détaché de la voûte et obstruait complètement le boyau. Rien à tenter de ce côté-là. Revenu en arrière, il avait bien essayé de déplacer les rochers qui bloquaient l’autre extrémité du tunnel, mais ceux-ci étaient beaucoup trop lourds, et il n’avait rien qui pût constituer un levier convenable.

L’endroit commençait à ressembler un peu trop à une tombe.

Pour tout arranger, il se sentait de plus en plus épuisé et fiévreux. Une douleur sourde lui vrillait les tempes, et son ventre lui faisait mal. Le sentiment aussi, de plus en plus insistant, qu’un détail ne collait pas et qu’il négligeait un facteur très important. Si tu ne trouves pas rapidement une solution, se dit–il, tu n’auras plus très longtemps à t’inquiéter pour ta lampe… Il décida de fouiller à nouveau les débris qui jonchaient le sol, plus pour ne pas renoncer que dans le réel espoir de dénicher un objet utile. L’opération se révéla vite fastidieuse ; à part des gravats et des fragments de bois pourris, les lieux ne recelaient pas grand–chose d’intéressant : quelques bouts de ferraille rouillés, un gobelet en plastique, un vieux gant de travail…

Dans un coin, il tomba sur un objet plus volumineux, et une bouffée d’espoir l’envahit quand il reconnut un marteau-piqueur pneumatique. Il déchanta tout de suite en constatant que le tuyau d’alimentation était sectionné : à supposer même qu’il y eût encore du jus pour le faire fonctionner, le compresseur devait se trouver de l’autre côté de l’éboulis – autant dire sur la planète Mars. Il s’apprêtait à rejeter l’outil inutilisable lorsqu’il remarqua la petite plaque en cuivre vissée au–dessous des poignées ; il plissa les yeux pour déchiffrer la minuscule inscription à demi-effacée :

PROPRIÉTÉ DU GROUPEMENT MINIER COLLEEN BAWN /WEST NICHOLSON INC.

La mémoire lui revint d’un seul coup, comme une digue qui se rompt.

West Nicholson. Le niveau 154. Les galeries enfumées, l’air saturé de poussière. La terreur des rares ouvriers qui avaient accepté de redescendre avec eux. Les éboulis incessants, faisant craindre à tout instant que l’ensemble du réseau ne s’effondre sur leurs têtes. Les appels au secours de plus en plus désespérés des mineurs emmurés. L’opération de la dernière chance, dix–huit charges ultra-directionnelles installées par Gretchen en un temps record, malgré l’opposition formelle de ce fumier de directeur. Les détonations réglées à la milliseconde pour que les fronts d’onde s’annulent au niveau des parois et focalisent toute l’énergie sur l’éboulis principal. La fuite éperdue avec les rescapés vers les ascenseurs…

Attends, Caleb, tu as oublié quelque chose…

Tu n’es pas dans une mine ordinaire.

Niveau 154.

TU ES À PLUS DE 3700 MÈTRES DE FOND.

IL DEVRAIT FAIRE BEAUCOUP PLUS CHAUD QUE ÇA !

Le jeune homme saisit enfin le message d’alarme que son esprit essayait de lui faire passer. À la profondeur énorme où il était emprisonné, la température devait avoisiner les 70 °C. Il se souvenait maintenait qu’il s’était mis à suer à grosses gouttes et à suffoquer dans l’air surchauffé dès qu’ils avaient quitté les sections encore refroidies de la mine pour gagner les galeries endommagées, où le réseau de réfrigération avait été coupé. Parfaitement aguerri aux techniques de survie en milieu désertique, Caleb comprit aussitôt : s’il ne transpirait plus et ne ressentait même plus la chaleur, c’est qu’il devait être sévèrement déshydraté après être resté inconscient un temps indéterminé dans cette fournaise. D’où ses maux de tête et son état de faiblesse qui ne faisaient qu’empirer. Il prit conscience que sa bouche était sèche comme de l’amadou ; curieusement, il n’éprouvait aucune soif – autre signe inquiétant. Pour en avoir le cœur net, il retira l’un de ses gants et se pinça fortement l’avant–bras ; la peau mit de longues secondes à se déplisser. Il savait ce que cela signifiait.

Tu as dû perdre au moins dix pour cent de ton poids en eau. Si tu ne trouves pas très rapidement quelque chose à boire, tu vas bientôt commencer à délirer. Ensuite, ce sera le coma, et la mort.

À l’instant où il se faisait cette réflexion, un grondement sourd se fît entendre, et les parois de la galerie semblèrent osciller. Une nouvelle réplique ? Il y en avait déjà eu une bonne dizaine depuis qu’il avait repris conscience, mais celle–ci était plus forte que les précédentes. Quelques gravats se décrochèrent de la voûte, et une impressionnante quantité de poussière se mit à tomber, rendant l’air encore plus irrespirable. Caleb perdit l’équilibre et chuta au sol en toussant, essayant désespérément de reprendre son souffle.

Une partie de son esprit était restée lucide et analysait froidement la situation.

Cette fois–ci, c’est bon : avec un peu de chance, tout va te dégringoler sur la tête, et tes problèmes seront réglés.

Contre toute attente, la convulsion du sol se calma peu à peu, et le silence se fit dans le tunnel, seulement troublé par le cliquetis de la pierraille qui continuait à pleuvoir çà et là. Caleb entreprit péniblement de se relever. Par miracle, sa lampe était intacte, et le faisceau lumineux vint éclairer le tas de rochers qui lui bloquait le passage. À l’instant où il allait se remettre debout, son attention fut attirée par un détail infime.

Minute, Caleb, il y a un truc bizarre.

La poussière.

Elle ne tombe pas droit !

Il se rapprocha pour mieux voir. De fait, à proximité de l’éboulis, la poussière semblait légèrement déviée vers la droite. Le phénomène se produisait surtout là où le convoyeur à chaîne disparaissait sous les rochers, et n’était visible qu’au ras du sol ; si Caleb ne s’était pas retrouvé par terre, il ne s’en serait jamais aperçu.

Mû par un espoir irraisonné, il se jeta sur la machine et entreprit de déblayer la rocaille qui s’était accumulée au–dessous. Effectivement, il y avait bien une anfractuosité ; en s’en approchant, il sentit sur son visage le léger courant d’air qui s’y engouffrait. Il continua de creuser et, quelques minutes après, il était parvenu à dégager un trou dans lequel il pouvait passer la tête et les épaules. La cavité étroite suivait le soubassement du convoyeur et paraissait se prolonger sur plusieurs mètres au–dessous de l’éboulis. Il comprit qu’au moment de l’effondrement, la longue structure métallique soutenue par d’épais poteaux en acier s’était comportée comme une corniche en laissant un espace libre au–dessous d’elle ; restait à savoir sur quelle distance le convoyeur avait résisté aux tonnes de rochers qui reposaient dessus. De toute manière, il n’avait pas le choix ; comme pour souligner l’urgence de la situation, une nouvelle réplique, moins forte que la précédente, fit légèrement trembler le sol. Caleb s’engagea à plat ventre dans la cavité, bras en avant ; le boyau était affreusement étroit et n’autorisait que de petits mouvements de reptation, les épaules et les coudes raclant douloureusement le rocher à chaque effort. L’air qu’il savait maintenant surchauffé lui brûlait la gorge à chaque inspiration. Au bout de deux ou trois mètres, il tomba sur une grosse pierre impossible à bouger et qui obstruait à demi le tunnel ; un effort surhumain lui permit de se glisser dans le minuscule espace restant pour continuer son chemin. À cet instant, il réalisa que si le boyau était bloqué un peu plus loin, il ne parviendrait jamais à faire marche arrière. L’atroce sensation de claustrophobie contre laquelle il luttait depuis le début de sa progression faillit le submerger et il dut faire appel à tout son entraînement pour la combattre. Il continua à ramper pendant un temps apparemment infini. Ses tempes lui semblaient broyées comme dans un étau, et sa vision se brouillait de plus en plus. Soudain, le pinceau lumineux de sa lampe frontale éclaira ce qu’il redoutait plus que tout : un tas de rocaille qui colmatait l’étroit tunnel sur toute sa hauteur.