Point Zéro
11 h 45 UTC
Une énorme forme noirâtre, jusqu’alors masquée par les volutes de vent tourbillonnant, se matérialisa soudain à une certaine distance sur leur gauche. Tomski reconnut un nunatak, un piton rocheux s’élevant au–dessus de la surface de la banquise. Ils en avaient déjà croisé plusieurs depuis le début de leur équipée, mais il ne s’agissait alors que de simples affleurements caillouteux ; pour ce que le chef du commando en apercevait, celui–ci semblait de dimensions beaucoup plus conséquentes, dominant de plusieurs dizaines de mètres la surface craquelée de l’inlandsis. D’après la carte, ce devait être le pic Henriksen, ce qui signifiait qu’ils avaient pratiquement atteint le sommet de la dorsale. La voix de basse du sergent Darjiev retentit dans ses écouteurs : « Lieutenant, on pourrait faire une pause ? On commence à fatiguer, ici…»
Tomski faillit lui répondre d’aller se faire foutre, mais hésita en observant les visages des hommes qui se serraient avec lui dans l’étroit habitacle du véhicule. Eux aussi étaient crevés et nerveux : entre le froid, le grondement assourdissant du diesel et la crainte d’être à tout moment engloutis dans une crevasse non détectée, ce qui devait être une mission de tout repos – avec la perspective de faire quelques bons cartons à l’arrivée – s’était peu à peu transformé en galère de première classe. Dans le module de tête, ce devait être pire. Le lieutenant consulta sa montre : ils avaient encore au moins huit heures de jour devant eux, largement de quoi arriver avant la nuit sauf imprévu majeur. Et puis le tas de cailloux, oasis de sécurité au milieu de ce terrain dangereux, permettrait de se dégourdir les jambes sans risquer de tomber dans un trou. L’officier bascula le bouton du communicateur : « Accordé, sergent. Une demi–heure, pas une minute de plus. »
11 h 45 UTC
Pendant que les autres arpentaient la plage à la recherche d’indices, ils avaient méthodiquement longé la base de l’immense fortification. Leur première impression s’était vite confirmée : la muraille ne comportait pas la moindre ouverture – ni portes ni fenêtres, ni même orifices de ventilation. « Ils ne doivent pas aérer la boutique très souvent », avait finement observé Poppy Borghese. Dans le mi-jour cendreux qui régnait au pied des falaises, la gigantesque façade aveugle avait pris une apparence vaguement menaçante. Les seules solutions de continuité étaient ces rainures étroites – on ne pouvait y insérer la lame d’un canif – longues de plusieurs dizaines de mètres et d’une profondeur indéterminée, qui pouvaient correspondre à des portes démesurées ou à n’importe quoi d’autre.
Pour autant, la paroi était loin d’être aussi lisse qu’il ne leur avait semblé de prime abord. De près, sa nature sautait aux yeux : un béton grisâtre assez irrégulier, fortement craquelé et érodé ; de nombreux petits fragments s’en étaient détachés et gisaient çà et là au pied du bâtiment. L’énigmatique rampe d’une dizaine de mètres de large qui partait du pied de la casemate et traversait la plage pour rejoindre les flots était faite du même matériau fatigué. Dans cet endroit triste et désolé où les seuls bruits étaient le murmure distant du ressac et le sifflement du vent au sommet des falaises, ces signes de décrépitude faisaient naître un sentiment diffus d’abandon et d’ancienneté.
Mais ancien à quel point ? Caleb avait fait part de leurs premières constatations à Sarah Bernstein :
— est–ce que ça vous évoque quelque chose, Sarah ? Une idée de l’époque à laquelle ce truc a pu être construit ?
— Si les parois sont en béton, ça doit être assez récent, non ? avait suggéré Poppy Borghese.
— « Pas forcément, Poppy, avait répondu l’avatar holo de la jeune chercheuse. Les Romains construisaient déjà des monuments en béton, même si le secret de fabrication en a été perdu au Moyen-Âge. Le ciment armé a théoriquement été inventé dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, mais d’après certaines découvertes récentes, les Chinois pourraient en avoir déjà connu le principe il y a deux mille ans… Voyez-vous des fers à béton ou une armature quelconque ?
— Rien de tel. Mais ça ne veut rien dire, nous n’avons aucune idée de l’épaisseur de ces murs. Et l’aspect général du bâtiment, insista Caleb, il vous dit quelque chose ?