Point Zéro
09 h 27 UTC
— Seigneur ! souffla–t–elle. Ça nous fait quoi, comme rapport de forces ?
— En gros, une petite paire de deux contre une quinte royale.
— Ça me paraît de cet ordre, en effet. Qu’est–ce qu’on peut faire ? »
Il la regarda avec gravité – mais, dans ses yeux, l’étincelle d’humour était toujours présente. « Bluffer », dit–il.
Une fois qu’il eut exposé son plan et qu’elle y eut apporté quelques corrections, ils passèrent encore quelques minutes à discuter de choses et d’autres en dégustant un énième café. Elle lui raconta qu’elle avait six chats, quelques milliers d’hectares dans le Colorado et une Ford Mustang Mach 1 de 1969 qu’elle savait démonter et remonter les yeux fermés avec une main dans le dos. De son côté, elle apprit qu’il était divorcé et qu’il avait une cabane de pêcheur dans le Maine, où il se rendait pratiquement à chacune de ses permissions. Puis il la raccompagna à l'échelle de coupée. À quelques dizaines de mètres sur bâbord, à peine visible dans la nuit noire et glaciale, le long fuseau d’acier de l’USS North Carolina naviguait de concert avec le Stratton en attendant le retour de sa commandante. Il la salua de façon très protocolaire, mais sa poignée de main dura un soupçon plus longtemps que ne le prévoyait l’étiquette militaire.
Alors que le Zodiac la ramenait vers son bâtiment, elle pensa : « Si nous survivons tous les deux à cette journée, il faudra que j’essaie de retrouver cette fichue canne à pêche…»
09 h 27 UTC
Ils entendirent le battement caractéristique des pales de l’hélicoptère bien avant de voir apparaître l’engin.
Pas trop tôt, pensa Caleb.
Cette fois, il n’y avait vraiment plus rien à manger, et le réveil auprès du feu éteint s’était révélé des plus moroses. Taraudé par la faim, One-Shot avait commencé à égrener un florilège de malédictions finnoises, assez vite relayé en yiddish par un Viktor Bernstein tout aussi mal luné ; finalement, leur mauvaise humeur avait fait tache d’huile, si bien que tous étaient maintenant plus ou moins à cran. Quant à Poppy Borghese, elle faisait carrément la tête et évitait de croiser Caleb, comme si elle regrettait ce qui s’était passé pendant la nuit.
Pataugeant dans les vingt centimètres de neige fraîche, ils sortirent tous de la galerie pour attendre l’arrivée de l’hélico. À l’oreille, le bruit venait de l’ouest, ce qui signifiait que l’appareil devait être en train de survoler l’énorme cratère de l’autre côté de l’épaulement rocheux. La météo s’était très sensiblement améliorée : il avait cessé de neiger, et le vent était pratiquement tombé, donnant une nette sensation de réchauffement même si la température demeurait proche du point de congélation. Malgré le ciel qui restait couvert – une impressionnante chape de nuages gris s’étendait d’un horizon à l’autre –, la visibilité horizontale portait maintenant à plusieurs kilomètres, offrant un panorama somptueux sur les montagnes toutes proches de la chaîne d’Allardyce.
Le bruit des pales devint soudain beaucoup plus fort lorsque l’appareil passa en rase-mottes au–dessus de la barre rocheuse avant de décrire un large virage à basse altitude au–dessus du plateau enneigé. C’était bien le gros Sikorsky CH-53D « Sea Stallion » de la K2, avec son fuselage ventru d’un profond bleu indigo orné du logo au pic et à l’étoile. Dans le vacarme assourdissant de ses deux turbines de 3900 CV, l’appareil fit un bref point fixe puis se posa à moins de vingt mètres du groupe dans un impressionnant nuage de particules de givre. Le pilote coupa les gaz, et le hurlement des moteurs s’interrompit aussitôt, laissant place au sifflement de l’énorme rotor en train de ralentir. Le brouillard de givre retomba lentement au sol.
C’est alors que Caleb réalisa que le pilote, dont il distinguait le profil à travers la grosse bulle du cockpit, n’avait pas du tout la tête de Jill Soderberg ou de Charlie Gomez. Il voulut ouvrir la bouche pour lancer un cri d’avertissement.
Trop tard.
La vaste porte coulissante de la soute arrière claqua à toute volée, et une dizaine d’hommes sautèrent au sol avant de se déployer en éventail dans un ensemble parfait. Tous portaient des combinaisons de combat blindées d’un noir intégral et braquaient de lourdes armes automatiques sur les rescapés – avec une certaine surprise, Caleb nota machinalement qu’ils étaient équipés de SDA1 « Masada », le fusil d’assaut ultra-puissant fabriqué par le consortium américain Magpul. Des Marines ? se demanda–t–il fugitivement.
Il ne se posa pas longtemps la question. Une voix forte, relayée par un mégaphone invisible, se fit entendre à ce moment : « Veuillez rester immobiles ! Nous ferons feu au moindre geste ! »
L’anglais était correct, mais l’accent indiscutablement russe.
L’homme qui venait de parler descendit à son tour de l’hélico, en prenant tout son temps. Il portait la même tenue que les autres, mais était tête nue. De taille et de corpulence moyennes, il avait le visage passe-partout d’un employé de banque, et ses lèvres fines étaient tordues en un léger sourire ; sa main droite tenait un fusil mitrailleur israélien Tavor TAR-21, une arme redoutable malgré son gabarit ultra-compact. Il s’approcha lentement et stoppa à une dizaine de mètres. Caleb croisa son regard et sut aussitôt que l’apparence anodine n’était qu’un leurre ; il n’y avait rien à attendre de cet homme. C’était le genre de type à vous sortir des paroles de réconfort et à vous flinguer en plein milieu de la phrase suivante – juste pour le plaisir de voir s’éteindre la lueur d’espoir qu’il venait d’allumer dans vos yeux.
« Je suis le colonel Guennadi Baranko des forces spéciales de la Fédération de Russie, dit l’homme d’une voix autoritaire. Vous êtes désormais sous notre… protection. Si vous coopérez avec nous, il ne vous sera fait aucun mal.
— Vous ne faites pas partie des forces spéciales russes, répondit Kjölsrud sur le même ton. Vous êtes un porte-flingue du MRO, ou peu importe son nom… l’agence qui sous couvert d’espionnage militaro-industriel commet les pires atrocités imaginables depuis plus de soixante ans !
— Je pourrais vous retourner le compliment, monsieur Kjölsrud, dit Baranko sans se départir de son sourire. Après tout, il fut un temps pas si lointain où vos activités n’étaient guère différentes, n’est–ce pas ? »
L’homme s’interrompit un instant, puis, devant le regard furieux de Kjölsrud, prit un air faussement désolé : « Oh ! pardonnez-moi… Je vois que vous n’avez pas jugé bon de raconter tous vos exploits à vos nouveaux amis. »
Baranko haussa les épaules et se tourna vers Caleb. « Et voici monsieur McKay, je suppose, fit–il d’une voix sirupeuse. Vous nous avez donné pas mal de fil à retordre, monsieur l’Ecossais… Il aurait mieux valu que vous et vos copains finissiez noyés avec tous ces connards du Norilsk il y a quatre ans ! »
Caleb ne lui fit pas le plaisir d’une réponse et se contenta de lui retourner son regard méprisant.
L’autre parut vaguement déçu puis dit, toujours avec le même sourire artificiel plaqué sur son visage : « Peu importe. Vous vous montrerez plus loquace tout à l’heure, je pense… En attendant et afin que nous partions tous sur de bonnes bases, voici de quoi vous prouver ma détermination…»
Avant que quiconque ait pu esquisser le moindre geste, il leva le canon de son arme et tira deux balles dans la poitrine de Sanjiv.
Ce dernier fut littéralement soulevé de terre par les deux impacts de gros calibre sur sa combinaison blindée, avant de retomber au sol comme un pantin ; l’instant d’après, ses quatre membres étaient pris de mouvements convulsifs pendant qu’un affreux gémissement d’angoisse sortait de sa gorge. « Vous êtes un monstre ! » hurla Gretchen Vogt avant de se précipiter, suivie de Sarah Miller, pour tenter d’aider le jeune homme en pleine crise de panique. Caleb et One-Shot esquissèrent un mouvement pour se jeter sur Baranko, mais se figèrent aussitôt sur place : les dix spetsnaz venaient à leur tour de lever leurs canons, dans un geste sans équivoque.
« Je vois que ce qu’on m’a dit de votre singe savant était conforme à la réalité, ironisa le Russe. Rassurez-vous, il n’a rien de bien méchant : mon arme ne tire que du 5,56. Par contre, celles de mes hommes sont approvisionnées en Remington SPC à tête explosive, et elles sont toutes réglées sur tir en continu. Vos armures sont solides, mais, à votre avis, combien pourront–elles encaisser d’impacts de ce calibre ?
— Mais qu’est ce que vous voulez, nom de Dieu ? lui lança Kjölsrud d’un ton haineux.
— Tout d’abord, vous allez tous me faire le plaisir d’enlever ces foutues combis, cela vous ôtera l’envie de jouer les héros. Les dames peuvent garder le bas, bien sûr… Ensuite, vous allez me dire où se trouvent les plans de cette machine que vous appelez… l’Œuf, c’est bien ça ? »
Caleb et Joshua échangèrent un regard furtif. Comment peut–il savoir ça ?
« Tuez-nous si vous voulez, répondit Kjölsrud, mais vous faites fausse route. Tous les plans ont été détruits en même temps que la base Roosevelt.
— Et même un pauvre connard comme vous a dû remarquer le petit cratère en arrivant, ajouta Joshua. C’est tout ce qui reste de l’Œuf. Vous pourrez dire à votre patron de se carrer ça bien profond…»
Baranko hocha la tête et fit la grimace. « Quel dommage, dit–il d’une voix chagrine. Avoir fait tant de chemin et pris de tels risques, juste pour s’entendre dire ça… est–ce que vous allez tous me tenir le même discours déprimant ? »
Ce qui se passa alors, ni Caleb ni Kjölsrud, ni aucun de leurs compagnons n’aurait pu le prévoir.
Vandell Richardson fit un pas en avant, puis deux. En un rien de temps, et avant que les autres n’aient eu le temps de réagir, il se retrouva à côté de Baranko qui l’avait regardé s’approcher avec un sourire de triomphe. « Non, colonel, lui dit–il. Les plans de l’Œuf existent toujours. Ils se trouvent dans le cimetière de Grytviken. Dans la tombe voisine de celle de Shackleton. »
Il y eut deux secondes d’un silence total. Puis un hurlement suraigu éclata : « ESPÈCE DE SALAUD ! »
C’était Poppy Borghese.
Submergée par une rage incontrôlable, la jeune femme perdit toute notion du danger et se précipita en direction de Vandell Richardson. À l’instant où elle allait l’atteindre, une détonation sèche claqua et fit rouler de longs échos sur les montagnes proches – Baranko venait de lui tirer à bout portant en pleine face. Poppy tomba à ses pieds. Son casque blindé avait stoppé la balle, mais de justesse : la visière s’était fendue sur toute sa longueur, et la coiffe en polymère avait littéralement volé en éclats, laissant sa tête sans aucune protection. Complètement sonnée, elle tenta de se relever en marmonnant une insulte incompréhensible ; chacun put voir que son nez saignait à flots. Baranko se pencha posément sur elle, brandit son arme et, de toutes ses forces, lui asséna un terrible coup de crosse sur la tempe. Il y eut un affreux craquement, et Poppy retomba à terre sans un cri.
Baranko attendit quelques instants pour vérifier qu’elle ne bougeait plus. « Il y a longtemps que j’attendais ça », murmura–t–il. Puis il se redressa lentement en fixant le petit groupe de rescapés. Il ne jouait plus du tout la comédie, maintenant : son sourire avait disparu et son regard était celui d’un tueur.
« Assez perdu de temps ! aboya–t–il. Vous autres, dépêchez-vous d’ôter ces combis avant que je vous fasse tous abattre ! Ensuite vous grimperez dans la soute ! Richardson, vous venez dans le cockpit avec moi, on a pas mal de trucs à se dire…»
Puis il jeta un coup d’œil à Poppy, toujours inanimée dans la neige éclaboussée de son sang : « Quant à cette pute, dit–il à ses hommes avec un rictus de haine, vous me la collerez aussi dans la soute. Je connais quelqu’un qui a très envie de faire sa connaissance. »
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