Point Zéro
12 h 17 UTC
Retenant le gémissement de douleur qui aurait signalé sa position, elle recula prestement de quelques pas, puis s’immobilisa tout en essayant d’anticiper les mouvements de son adversaire. Merde. Plus d’arme. Ne panique pas, il est très fort, mais tu peux le blesser.
L’attaque suivante la prit totalement au dépourvu. Sans même qu’elle ait eu le temps de percevoir le déplacement d’air, quelque chose la frappa au flanc avec la force d’un boulet de canon, lui fracturant plusieurs côtes et la soulevant de terre pour la projeter à plusieurs mètres ; elle retomba durement contre une grosse masse rouillée pleine d’angles vifs, peut–être un des ces moteurs au rebut qu’elle avait cru distinguer dans l’obscurité, et sa tête vint heurter une saillie métallique avec un choc à couper le souffle. Luttant contre l’évanouissement, elle se rétablit tant bien que mal sur ses deux pieds et tenta de s’écarter aussi vite que possible de son point de chute.
Ne tombe pas dans les pommes. Continue à bouger. Vite.
Mais elle était bien trop sonnée pour se défendre encore de façon efficace : l’instant d’après, son adversaire était sur elle. Elle fut soulevée puis plaquée au sol avec une violence irrésistible, pendant qu’une énorme main griffue la maintenait par le cou en lui broyant le larynx. Elle tenta désespérément de se dégager en portant des coups de poing à l’aveuglette, mais la créature ne semblait même pas y prêter attention. Une autre main se posa sur son épaule gauche.
Et serra.
Elle poussa un hurlement de douleur en sentant les griffes acérées pénétrer profondément dans ses muscles, tandis qu’un flot de sang ruisselait sur son bras. Dans l’océan de souffrance qui la submergeait, elle devina plus qu’elle ne la vit une face de cauchemar pourvue de crocs gigantesques qui se rapprochait d’elle ; une bave puante se mit à dégouliner sur son visage.
La pression sur son épaule s’accentua encore, et elle sentit distinctement les griffes énormes se rejoindre dans sa chair.
Elle comprit que la créature n’avait plus qu’un geste à faire pour lui arracher le bras.
12 h 17 UTC
Le hurlement du gros turboréacteur Pratt et Whitney atteignit son paroxysme lorsque les dix-neuf tonnes du Lockheed-Martin F-35C « Lightning II » à décollage vertical s’arrachèrent d’un coup au pont arrière du Stratton.
Le développement de capacités de projection longue distance à partir de petites unités navigantes de type frégate avait été l’un des points-clés du programme Deepwater initié en 2007. Ses promoteurs étaient partis d’un constat simple : la flotte des Garde–côtes était vieillissante, insuffisante en matériel comme en personnels, et ses moyens aériens qui se limitaient à des patrouilleurs à hélice et des hélicos de reconnaissance vieux de quarante ans étaient désormais inadaptés aux nouvelles missions du corps : lutte contre le narcotrafic, la piraterie maritime ou le terrorisme international. L’USCGC Stratton sorti en 2009 des chantiers navals Ingalls/Northrop Grumman du Mississippi avait été le premier navire à mettre en pratique cette philosophie. Frégate multirôles rapide et à haute furtivité – la configuration inusitée de son blindage intégral, sans aucun angle aigu susceptible de réfléchir les ondes radar, s’inspirait directement des technologies aéronautiques –, le bâtiment était doté des systèmes de guerre électronique les plus modernes et d’un confortable rayon d’action de douze mille nautiques.
Mais le plus remarquable n’était pas là. À l’arrière de la superstructure, le traditionnel hélipont avait été remplacé par une vaste surface plane en composite titane/tungstène capable d’encaisser les températures extrêmes
d’un VTOL(48) au décollage. Dans sa soute reliée au pont d’envol par un large élévateur, le Stratton pouvait emporter au choix deux chasseurs convertibles H-35C ou quatre hélicoptères d’attaque Bell AH-lZ « Viper ». Grâce à cette configuration inédite, deux ou trois frégates de ce type étaient à même d’assurer des missions de renseignement ou de sécurisation à peu près n’importe où dans le monde, avec beaucoup plus de souplesse qu’un groupe aéronaval classique et pour un coût de déploiement vingt fois moindre.
Bien calé dans le cockpit monoplace de l’intercepteur, le lieutenant Terry Collins regardait le pont du Stratton s’éloigner mètre par mètre. Il résista à l’envie de faire un tour d’horizon pour essayer de localiser son ailier qui avait décollé deux minutes auparavant et qui devait en ce moment se trouver sur une boucle d’attente à basse altitude ; ç’aurait été une perte de temps, et, pour l’heure, il avait mieux à faire : contrôler sur les deux écrans LCD qui résumaient le tableau de bord ainsi que sur son affichage HUD que les différents systèmes de l’engin montaient en puissance de façon nominale.
Le jeune pilote détaché de l’US Navy savait que, sur le plan des performances en vol, son appareil n’était pas ce qui se faisait de mieux. Une très haute furtivité – la signature radar du F-35C est équivalente à celle d’une balle de golf – se paie au prix fort au niveau de l’aérodynamique ; de son côté, la capacité VTOL impose des compromis drastiques en termes de consommation de carburant et d’efficacité du turboréacteur. Le résultat était un avion lourd, peu manœuvrable, plafonnant à Mach 1,5 et au rayon d’action limité à moins de cinq cents milles. Il en était de même pour l’armement embarqué : toujours pour préserver la furtivité, il avait en effet fallu renoncer aux classiques pylônes d’emport fixés sous les ailes et loger missiles et bombes dans des soutes internes, ce qui réduisait considérablement la charge utile.
Mais en réalité, ça n’avait aucune importance.
Comme il l’avait déjà fait lors des vols d’entraînement dans le Nevada, le lieutenant Collins tapota avec fascination le gros boîtier bleu situé à sa droite. La surface lisse et émaillée comportait juste l’inscription « K2 Industries /Raytheon Optronics », et un unique bouton poussoir. Un aspect minimaliste, mais le jeune homme savait que la demi-tonne d’électronique qui se dissimulait derrière constituait l’aboutissement de quinze années de recherches pour un coût de développement à peine inférieur à celui du programme Apollo.
Un signal sonore l’avertit que le F-35C venait d’atteindre l’altitude de cent pieds requise pour la manœuvre de transition qui allait basculer la poussée de la verticale vers l’horizontale. Avant de lancer la séquence de commandes, Collins jeta un dernier coup d’œil à l’extérieur. Une bonne partie de l’équipage du Stratton s’était massée autour du pont d’envol et sur la passerelle pour assister au décollage des deux appareils. Parmi les officiers aux premières loges, le pilote repéra la haute stature du capitaine Davenport ; comme s’il avait capté son regard, celui–ci lui adressa un signe amical et porta à ses lèvres le petit combiné radio qu’il tenait à la main.
« Davenport à Spectre Un, entendit Collins dans ses écouteurs. Vous me recevez, Terry ?
— « Cinq sur cinq, commandant.