Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 308 sur 319

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Point Zéro

14 h 48 UTC

Puis elle tourna les talons et disparut sous le porche.

 

14 h 48 UTC

 

Ils entendirent le son de la harpe dès qu’ils eurent passé le coin de la rue. À l’instar de celles qu’ils avaient déjà empruntées, celle–ci n’avait pas de nom, et les maisons ne portaient pas de numéros ; aucune indication non plus sur les boîtes à lettres. Giorgino Borghese n’avait pas menti : sans son assistance, ils auraient eu beaucoup de mal à trouver. Quant aux autochtones, les rares qu’ils avaient croisés s’étaient contentés de presser le pas en leur jetant des regards soupçonneux. Pas vraiment le genre de localité où les gens se bousculent pour venir en aide au touriste égaré.

Comme partout ailleurs en Sicile, l'omertà était au centre de toute relation sociale – et pas seulement au sein des Familles.

Pour autant, le petit village de Castellucio Paratore n’avait pas grand– chose à voir avec le fief du clan Borghese. Niché à près de mille mètres d’altitude au creux du Vallone Rosso, une oasis de terre fertile sur le flanc sud-ouest de l’Etna, le vieux hameau médiéval déployait ses ruelles tortueuses au milieu d’une végétation florissante. Une vaste orangeraie jouxtait l’agglomération, et de nombreuses cultures en restanques s’étageaient sur les coteaux à l’entour. Sur la place centrale ombragée de châtaigniers centenaires se dressait une minuscule église romane chapeautée d’un dôme en pierre rouge d’influence typiquement mauresque, témoignage du passé historique complexe de la Sicile.

Selon un modèle classique sur tout le pourtour de la Méditerranée, l’habitation était entourée de hauts murs chaulés sans ouvertures, ne laissant rien deviner de ce qui se trouvait à l’intérieur. À mesure qu’ils avançaient dans la rue, la musique devenait plus précise : une mélodie cristalline au rythme lent et mélancolique, construite autour d’un thème répétitif qui se dupliquait à l’infini, mais avec à chaque fois d’infimes variations harmoniques. L’inspiration était manifestement baroque, sans évoquer un compositeur particulier ; en tout cas, une chose était sûre : la personne qui jouait dans cette maison le faisait avec beaucoup de talent.

« Curieux, cet air, murmura Sanjiv. Ça me rappelle quelque chose…

— Tu t’y connais maintenant, en musique de chambre ? » lui demanda Kjölsrud en soulevant un sourcil dubitatif.

Le jeune homme n’eut pas le temps de répondre. Ils venaient d’atteindre l’entrée de la demeure, une double porte massive en chêne presque noir. Leur guide – c’était verres miroir, l’autre était resté dans la voiture – leur fit comprendre qu’ils étaient arrivés à destination, et s’éclipsa aussitôt pour rejoindre son copain. La porte ne comportait aucun signe distinctif, à l’exception d’un gros heurtoir en bronze poli en forme de tête de lion. Kjölsrud s’apprêtait à l’actionner, mais il se ravisa au dernier moment et lança à ses compagnons un regard indécis.

Caleb savait exactement à quoi pensait le vieil homme : quoi qu’ils trouvent derrière cette porte, leur quête n’irait pas plus loin.

« Allez-y, lui dit–il comme pour l’encourager. Ça fait longtemps que vous attendiez ce moment, non ? »

Kjölsrud hocha la tête sans rien dire puis, semblant rassembler tout son courage, frappa deux coups décidés sur la plaque de métal.

La mélodie s’interrompit aussitôt, puis on entendit un bruit de pas légers dans un escalier. L’instant d’après, la porte s’ouvrait sur une jeune fille d’une vingtaine d’années.

Elle était de taille moyenne, mince comme un elfe, et avait un visage doux et intelligent qui rappelait un peu celui de la femme sur la photo, mais sans sa plénitude : chez elle, le profil était plus allongé et l’ossature se dessinait de façon plus prononcée sous la peau presque diaphane ; ses yeux d’un azur profond contrastaient fortement avec sa chevelure aile de corbeau et avec son teint très pâle, donnant à sa beauté un caractère un peu irréel.

Elle leur sourit sans manifester la moindre surprise – à l’évidence, ils étaient annoncés – puis porta un doigt à ses lèvres avec une mimique d’excuse avant de leur faire signe de la suivre.

La maison ne correspondait pas vraiment à ce que Caleb et ses compagnons s’attendaient à trouver comme lieu de retraite pour une vieille dame de quatre–vingt-quinze ans terminant ses jours dans un bled paumé au fin fond de la Sicile : ici, ni pièces sombres sentant le souvenir et le renfermé, ni meubles dépareillés recouverts de napperons, ni papiers peints surchargés de photos jaunies ou de calendriers périmés. Tout au contraire, l’habitation était vaste, lumineuse et d’un agencement très moderne ; les quelques meubles anciens – une vénérable armoire en bois clair à décors polychromes, deux gros buffets Renaissance, une splendide table basse en marqueterie de style Boulle – étaient magnifiquement restaurés et cohabitaient de façon harmonieuse avec un mobilier contemporain de bonne facture sans être luxueux. Les murs blancs s’ornaient de nombreuses toiles, pour l’essentiel des œuvres non figuratives, dont les couleurs éclatantes répondaient aux innombrables bouquets de fleurs sauvages disposés dans chacune des pièces.

Mais le véritable lieu de vie se trouvait à l’extérieur : un grand jardin littéralement envahi de glycines et de bougainvillées, où quelques beaux arbres feuillus dispensaient une ombre propice. C’est là que leur guide silencieuse les conduisit, avant de leur adresser un sourire timide et de disparaître à nouveau dans la maison.

Laissés à eux-mêmes, ils firent quelques pas dans le jardin, impressionnés malgré eux par l’exubérance de la végétation. Il n’y avait aucun schéma précis dans l’agencement des plantations et des parterres de fleurs, ce qui donnait l’impression de se promener dans une petite jungle accueillante. Par contraste avec la chaleur qui régnait à l’extérieur en ce début d’après–midi – maintenant on se serait carrément cru au mois de juin –, l’endroit protégé par ses hauts murs d’enceinte offrait une fraîcheur délicieuse. D’autant plus agréable pour Caleb et ses amis qui, après deux semaines passées sous les latitudes australes, commençaient à transpirer à grosses gouttes sous le soleil de Sicile.

« Venez donc par ici, dit tout à coup une petite voix frêle. Approchez que je vous voie, je ne vais pas vous manger. »

Elle se tenait assise sur un banc, derrière un énorme chêne vert qui la dissimulait aux regards depuis l’entrée du jardin. A côté d’elle murmurait une antique fontaine en pierre couverte de mousse ; quelques carpes koï aux reflets mordorés glissaient paresseusement dans l’eau sombre du bassin. La vieille dame marqua soigneusement la page du livre qu’elle était en train de lire, puis le referma et le posa sur le banc. Alors seulement elle leva les yeux vers eux.

« Je vous attendais, dit–elle avec un bon sourire. Vous êtes là pour Ettore, bien sûr. Il m’a toujours dit que quelqu’un viendrait. »

 

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