Point Zéro
13 h 19 UTC
À ce moment, il eut comme une illumination. Pour vérifier son intuition, il tourna son regard vers la console tactique qui affichait les horaires et positions des incidents rapportés : le survol de Grytviken avait eu lieu vers 1242, les attaques des Berkut entre 1300 et 1312, celle de l’hélico à 1316. Et tous les points de confrontation pouvaient être reliés par une seule et large boucle nord-ouest puis sud-est.
Bien essayé, les gars, pensa–t–il tandis qu’un début de sourire se peignait sur ses lèvres épaisses. Mais il va falloir faire un peu mieux que ça.
Alors qu’il s’apprêtait à faire part de ses réflexions à son second, une autre idée – plus dérangeante, celle-là – s’imposa à lui.
Si tu as vu juste, ils doivent être dans le coin.
13 h 19 UTC
« Spectre Leader à Deux, émit le lieutenant Terry Collins. Prêt pour le final, Dave ?
— « Et comment ! répondit aussitôt son ailier le lieutenant Sammy Davidson via le faisceau laser puisé qui reliait les deux avions. Après ça, on fait quoi ?
— « Après ça, je pense qu’il vaudra mieux se faire oublier : on rentre direct au Stratton en serrant les fesses. D’ici là, n’oublie pas le timing : tu balances la réchauffe à moins six secondes, et tu montres ton joli minois à moins trois. En attendant, tu gardes la tête baissée. Bonne chance, Dave, terminé.
— « Bonne chance à toi aussi, Terry », fit Davidson.
Le lieutenant Collins sourit et ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur sa gauche où, à moins de cent mètres, le second F-35C suivait un cap parallèle au sien. Mais bien sûr il n’y avait rien à voir. Ou plutôt si : une brume ténue à peine perceptible dont l’œil n’arrivait à déterminer ni la forme ni la distance – un peu comme ces corps flottants qui glissent parfois en périphérie du champ visuel, mais disparaissent dès que l’on oriente le regard vers eux. Collins ne comprenait pas grand–chose au dispositif quasi expérimental qui avait été installé sur leurs appareils ; il savait seulement qu’il résultait d’une savante combinaison entre optique quantique, supercalculateur embarqué et nanomatériaux disséminés dans le revêtement anéchoïque de l’appareil. Peu importe, se dit–il. Ça marche, et on vient de semer une sacrée pagaille chez Ivan.
Mais le plus dur restait à faire. Très vite, il reporta son attention sur ses instruments ; une question de survie vu la manœuvre insensée qu’ils s’apprêtaient à tenter.
Même avec la très haute furtivité et les capacités de brouillage optique qui étaient les leurs, l’approche d’un groupe aéronaval représentait un défi d’une tout autre portée que le fait de provoquer quelques sueurs froides chez des pilotes de chasseurs. Un porte–aéronefs de la classe de l’Ivan Grozny disposait d’une batterie d’instruments de détection utrasophistiqués faisant paraître presque dérisoires ceux des appareils qu’ils venaient d’effaroucher.
En près de quatre–vingts ans d’aéronautique navale, une seule solution avait vraiment fait ses preuves : raser les flots pour déjouer les radars ennemis. D’autant plus délicat que, dans le cas présent, une petite houle serrée rendait la surface de l’océan mouvante, avec des creux qui frôlaient les deux mètres. La marge de manœuvre des deux F-35C filant à moins de sept mètres d’altitude était donc extrêmement réduite : un soupçon plus haut, ils seraient aussitôt repérés et anéantis avant d’avoir pu atteindre la cible ; un poil plus bas, ils risquaient de toucher une vague, ce qui, à leur vitesse de quatre cent cinquante nœuds, signifierait la destruction instantanée des appareils.
À trois milles devant le nez de son avion, la flottille russe occupait maintenant tout le champ de vision du lieutenant Collins. Avec ses trois cent cinq mètres de longueur, la masse gigantesque de l’Ivan Grozny se présentait de profil et formait comme une île de métal au milieu de l’océan. Ses deux frégates d’escorte, le Tuman et le Yaroslav Mudryy, étaient déployées à quelques centaines de mètres de part et d’autre du géant ; un gros navire sans armement visible, sans doute un pétrolier ravitailleur, se profilait un peu en arrière du groupe. Collins rectifia un peu le cap pour s’aligner en plein milieu de la coque du porte–aéronefs, juste en avant de l’îlot central ; si tout allait bien, il n’aurait plus aucune correction de trajectoire à effectuer.
Dix-neuf secondes.
La sonnerie stridente de l’alarme radar se déclencha pour la première fois, pour s’interrompre presque aussitôt. Puis recommença une demi– seconde, avant de s’arrêter à nouveau. Collins savait ce que ça signifiait : ils venaient d’être accrochés par la détection de l’Ivan Grozny, mais ils volaient trop bas et offraient une surface équivalente trop faible pour que les radars puissent se verrouiller sur eux. Peu importe, pensa le jeune pilote. Ils savent qu’on est là. Tout dépend de ce qu’ils vont faire maintenant.
Treize secondes.
L’alarme sonnait maintenant de façon quasi ininterrompue. Du coin de l’œil, Collins aperçut le quintuple flash d’un départ de missiles au niveau du pont du porte–aéronefs. D’après le briefing qu’il avait reçu, la première ligne de défense antiaérienne de l’Ivan Grozny consistait en deux batteries Kashtan équipées du redoutable missile supersonique 9M311K à guidage infrarouge/laser. Sans même réfléchir, il pressa de toutes ses forces la commande de contre–mesures située sur le mini-joystick qui tenait lieu de manche à balai ; une demi–seconde plus tard, les soutes à leurres situées sous le fuselage éjectaient un nuage éclatant de centaines de charges pyrotechniques et de millions de paillettes d’aluminium destinées à affoler à la fois les détecteurs thermiques et radar de l’adversaire.
Juste à temps.
À peine avait–il relâché la touche d’éjection que cinq formidables explosions survenaient à quelques dizaines de mètres en arrière de son appareil, illuminant son cockpit d’une série d’éclairs surpuissants. À neuf cents mètres par seconde – bien trop vite pour qu’il puisse les voir – les missiles avaient dû passer à ras de son avion pour venir détoner au milieu des leurres. Reste concentré. Va plus vite. Collins pressa doucement la manette des gaz pour monter à cinq cent cinquante nœuds.
Neuf secondes.
À un peu plus de deux kilomètres, l’Ivan Grozny se détachait comme une muraille d’acier sur l’horizon. Le lieutenant Collins distingua nettement les trois grosses tourelles du système CIWS – deux situées à la partie supérieure de la coque juste sous le pont d’envol et la troisième à la base de l’îlot – qui tournaient dans sa direction. Dans un instant, un véritable déluge d’obus allait pleuvoir sur son appareil et sur celui de Sammy. L’alarme radar recommença soudain à tinter ; mais elle s’était tue pendant près de quatre secondes, démontrant l’efficacité du premier largage de leurres.