Point Zéro
25 février 2018 – 14 h 32 UTC
Alors que tu luttes contre l’évanouissement, des voix que tu n’arrives pas à comprendre. Des pas qui se rapprochent ; tu perçois distinctement le verre brisé qui crisse sous les talons. Une détonation isolée, vers l’avant de la voiture. Puis les voix, beaucoup plus proches ; cette fois tu entends très bien ce qu’elles disent.
« Et les gamins, Don Vincenzo ?
— Eux aussi, imbécile. Je ne veux pas les retrouver dans quinze ans devant ma porte. »
En général, c’est au moment où le canon brûlant se pose sur ta tempe que tu te réveilles en hurlant.
25 février 2018 – 14 h 32 UTC
« PULL ! »
Le bras de l’asimov se détendit comme un fouet, et le gros caillou partit à la vitesse d’un boulet de canon. One-Shot épaula posément, bloqua sa respiration et appuya sur la détente. La détonation claqua sèchement et, à quarante mètres sur bâbord, le galet se volatilisa au–dessus des flots sombres de l’Atlantique. Un concert d’applaudissements retentit : presque tout l’équipage du Global Defender s’était massé sur le pont avant pour assister à la compétition. Le géant cassa le fusil, extirpa la douille d’un geste expert et rendit l’arme à son propriétaire : « Pas mal…» dit–il avec une vague moue d’approbation.
L’idée de la compétition de ball-trap était venue à One-Shot pendant l’escale à Grytviken. Charger à bord une demi-tonne de galets ramassés sur le rivage n’avait pas présenté de difficulté majeure pour le colosse, pas plus qu’emprunter l’un des gardes du corps de Kjölsrud pour les lancer – le milliardaire, qui n’avait pas mis le nez hors de sa cabine depuis l’appareillage, avait donné son accord avec la plus complète indifférence. Le choix du lieu n’avait pas non plus posé de problème : Kjölsrud ayant interdit l’emploi du radar longue distance pour des raisons de discrétion électronique, l’un des deux hélicos se trouvait en permanence en éclaireur, ce qui libérait le pont d’envol. Le plus difficile avait été d’attendre une météo favorable, les creux de six mètres étant peu propices au tir sportif. L’accalmie actuelle promettant d’être la seule avant leur arrivée, One-Shot avait aussitôt battu le rappel d’un équipage ravi de l’aubaine. L’asimov n’avait eu besoin que de deux ou trois essais pour apprendre à lancer correctement les galets, et la compétition avait pu commencer.
Sans surprise, les membres de l’équipage ou du staff scientifique qui s’étaient inscrits avaient été éliminés dès les premiers tours. Poppy Borghese avait émergé de sa cabine, l’air encore plus ravagée que les autres jours, et avait refusé de participer sans fournir d’explication. Les hommes de Vandell Richardson s’étaient montrés plus coriaces, en particulier un certain Jenkins – un ex-sniper de la Delta Force qui avait donné du fil à retordre aux autres compétiteurs. Un coup de roulis inattendu avait finalement eu raison du Texan flegmatique, laissant Richardson et One-Shot seuls en lice. Avant la finale qui aurait lieu dans quelques minutes, les deux hommes venaient d’échanger leurs armes pour quelques tirs de démonstration.
« Pas mal ? répéta Vandell Richardson avec un hoquet de surprise. Un Ruger Gold Label ? Vous vous rendez compte que vous parlez d’un des meilleurs fusils de chasse qui existent ?
— Tire juste mais fragile et trop cher. Arme pour snob anglais paralytique, décréta One-Shot en jetant un regard méprisant sur la magnifique arme aux lignes épurées. Préfère vieux Dragunov. Russie pas fait mieux depuis cinquante ans. Bon pour tir sportif mais peut t’ouvrir deuxième trou du cul à quatre cents pas. Tombe dans la boue, marche encore. Tu répares avec fil de fer et démonte-pneu. Gros avantage, semi-automatique », conclut–il en levant un index massif.
« Et alors ? demanda Richardson d’un air peu convaincu. Quel intérêt pour le gibier ?
— Intérêt si trois canards et toi très faim. Démonstration », fit One-Shot en reprenant son arme fétiche et en vérifiant son chargeur. Puis, s’adressant à l’asimov qui attendait les bras ballants : « Zack, peux balancer trois d’un coup ?
< Pas de problème, monsieur. Je vous rappelle néanmoins que cette sous-unité ne porte pas de nom spécifique. Par ailleurs, je comprends parfaitement l’anglais standard, il est donc inutile de me parler comme à un petit enfant. >