Point Zéro
Chapitre 2
17 février 2018 -13 h 44 UTC
Le petit terminal holo fit entendre un ronflement sonore avant de déployer sa parabole et de débuter la transmission. Avec sa chemise hawaïenne tendue sur un abdomen rebondi et son short bleu fatigué d’où émergeaient deux jambes maigrichonnes, le petit homme qui se matérialisa comme par miracle ne payait pas de mine. Comme toujours, l’image était d’une netteté absolue. Le ciel rougeoyant et les ombres longues indiquaient que ce devait être l’aube ou le crépuscule – plutôt le crépuscule, se dit Richardson en constatant que l’homme brandissait un verre bien rempli d’une liqueur ambrée. Il semblait se tenir sur le pont d’un yacht. En arrière-plan se profilait une marina bordée de gratte-ciel luxueux, avec plus en retrait la colossale silhouette, immédiatement reconnaissable, de la tour Goopple. Viktor se trouvait donc encore à Dubaï. Juste à côté de lui, on distinguait l’extrémité d’un sofa sur lequel reposaient deux jambes féminines aux rondeurs parfaites ; le reste était hélas hors champ.
Dommage, d’habitude Viktor les choisit plutôt mignonnes.
Un petit signal lumineux apparut sur la console holographique, indiquant que la liaison audio était établie.
« Rebonjour, Viktor, dit Richardson, comment va l’hémisphère nord ?
— J’espère que tu ne fais pas allusion à mon léger embonpoint, rigola l’homme en se tapotant la panse. D’ailleurs, j’ai pas mal bougé aujourd’hui, dommage que le cheikh Hamdan m’ait refait au quatorzième trou… Je suppose que c’était le prix à payer pour arriver à leur fourguer ces foutus intercepteurs ! »
À soixante-quatre ans, Viktor Bernstein était le vice-président et la vitrine médiatique de la K2 Industries ; pour nombre de commentateurs financiers, l’homme qui faisait deux à trois fois par an la couverture de Forbes était en réalité le dirigeant de facto de l’immense holding, tant l’état de santé de son président – ou même le fait de savoir s’il était encore en vie – suscitaient d’interrogations. Sous des dehors faussement débonnaires, l’homme était dans son domaine un tueur aussi redoutable que Vandell Richardson l’avait été sur les champs de bataille.
« Je vois que tu es déjà en train de fêter le contrat… Désolé de te déranger, Viktor, mais comme prévu nous rencontrons quelques… difficultés pour accéder aux installations de la mine.
— Quelques difficultés, rien que ça !… Et je parie que nous devons ces difficultés au petit monsieur qui se trouve à côté de toi, dit Bernstein en faisant mine de découvrir l’intéressé. Eh bien, monsieur le Directeur, continua–t–il sur le ton badin qu’on réserve aux enfants, vous allez être bien gentil et permettre à mes amis de descendre dans votre… pardonnez-moi, je voulais dire notre mine…
— Votre mine ? éructa Tsvangiwi. C’est tout ce que vous avez trouvé pour essayer de me convaincre, Richardson ? Me projeter l’image d’un cinglé en bermuda ?
— Je vous conseille d’écouter le cinglé, répondit l’ex-marine.
— Effectivement, je vous conseille d’écouter, dit Bernstein d’un ton pincé. Désolé que mon short ne vous plaise pas, mais ceci devrait vous intéresser davantage…»
Il se pencha pour attraper une liasse de documents que la jeune femme à ses côtés venait de lui tendre ; ce faisant, l’intéressée entra brièvement dans le champ de l’holocaméra.
Bon Dieu, se dit Vandell Richardson avec une pointe d’envie. Je ne sais pas combien il leur a vendu les intercepteurs, mais ça valait le coup…
Viktor Bernstein chaussa une paire de lunettes anachroniques et fit semblant de prendre connaissance des documents : « Voyons ce que nous avons là… ah oui, transfert de propriété des installations d’extraction de la mine de West Nicholson…
— Transfert de propriété ? Qu’est–ce c’est que ces conneries ? aboya le directeur. Ce pays n’est pas à vendre, vous vous croyez encore au temps de la Rhodésie ? Vous ignorez peut–être que toutes nos ressources minières sont nationalisées ?
— Vous devriez vous calmer, mon gars, c’est mauvais pour la santé de s’énerver comme ça… Accessoirement, vous devriez éviter de me prendre pour un con, ajouta Bernstein d’un ton beaucoup moins amène. On va récapituler, suivez bien. Primo, juste avant de se faire éjecter, Robert Mugabe vire les derniers propriétaires blancs et nationalise toutes les ressources agricoles et minières du Zimbabwe. Cet homme avait l’art de se faire des amis. Deuzio, votre frangin et ses copains arrivent au pouvoir et ne voient pas l’intérêt de changer la donne. Pas besoin de l’argent pourri des impérialistes pour mener la glorieuse révolution nationale, n’est–ce pas ? Troisio, le filon de West Nicholson est découvert. Gros problème, si la main-d’œuvre ne manque pas, les travaux d’extension vont quand même coûter quelques petits milliards. Gênant pour un pays en cessation de paiement depuis plusieurs années. La solution, privatiser les moyens d’extraction et les confier à des capitaux étrangers, tout en gardant la main sur le minerai et son raffinage. Résultat, à l’heure actuelle, chaque once de minerai extraite de cette taupinière reste la propriété inaliénable du Zimbabwe, et son traitement demeure la chasse gardée de la Fidelity Printers and Refiners, une filiale de votre Banque Nationale. Par contre, chaque boyau d’exploitation, chaque pelle, chaque pioche et jusqu’au dernier boulon de culotte de vos mineurs a été intégralement financé par les sociétés concessionnaires et demeure sous leur entier contrôle. Pour faire simple, vos pouvoirs de police s’arrêtent à l’entrée de vos puits…
— Et alors, qu’est–ce que ça change ? ricana le directeur. Que je sache, votre maudite société est bien trop occupée à piller nos mines de diamants, elle n’a jamais investi un cent dans notre secteur aurifère…
— Exact, et tout à fait justifié d’un point de vue économique. Pour être précis, le secteur exploitation de la West Nicholson est détenu à 45 % par la Grootveld Gold Mining Holdings et à 33 % par la Permex Gold Ltd., toutes deux basées à Johannesburg. Vous serez donc intéressé de savoir que l’AngloZulu Gold and Platinum Co., notre filiale sud-africaine pour le secteur minier, vient de lancer une OPA hostile sur la Grootveld et la Permex. La bourse de Johannesburg est actuellement fermée, aussi ferons-nous transiter nos ordres par celle de New York qui ouvre dans… une heure et quart exactement, fit–il en consultant sa montre. Vu le tarif que nous proposons – une très mauvaise affaire pour nous, soit dit en passant –, la question devrait être réglée en un clin d’œil. Vous pouvez d’ores et déjà nous considérer comme propriétaires de ces murs…
— Vous bluffez !
— Le bluff, schmock, c’est pour les pauvres : j’ai arrêté après mon premier milliard. Libre à vous de vérifier mes dires dès l’ouverture des cotations à New York. D’ici là, vous voudrez bien laisser mes amis accéder librement à nos installations et leur apporter toute l’assistance souhaitée. Le transfert de propriété ne devrait pas avoir d’incidence immédiate sur votre position. Sauf bien sûr si vous persistiez dans une attitude négative, auquel cas nous devrions envisager certaines mesures de rétorsion…