Point Zéro
13 h 26 UTC
Si les modes de propulsion et de pilotage du missile étaient excessivement complexes, la mission impartie à son petit cerveau électronique était en revanche des plus simples.
Localiser la plus grosse masse métallique à dix milles à la ronde. Se verrouiller dessus. Et venir la percuter.
13 h 26 UTC
Pour l’amiral Nikolaï Ivanovitch Atanassiev comme pour beaucoup d’autres hauts gradés de la marine russe, le nom même de Shkval suffisait à provoquer une angoisse irraisonnée.
Et à réveiller de très mauvais souvenirs.
Le principe d’une torpille à supercavitation avait été étudié par les ingénieurs soviétiques dès la fin des années soixante, et, pendant près de vingt ans, l’URSS finissante avait été la seule grande puissance à explorer cette voie technologique ultra-classifiée. Si la résistance de l’eau limite à une cinquantaine de nœuds la vitesse de n’importe quel véhicule sous– marin, la production d’une bulle dynamique de vapeur entourant complètement l’engin permet en théorie de supprimer tout frottement entre ce dernier et l’élément liquide, et donc d’atteindre des vitesses considérablement plus élevées. Sous le nom de code Shkval - ouragan en russe –, le programme d’une extrême complexité avait abouti, au début des années quatre–vingt–dix, au déploiement d’un petit nombre d’unités sur certains sous–marins nucléaires d’attaque ou lanceurs d’engins. Mais avec un handicap de taille : bien que les bureaux d’étude de la marine soviétique aient réussi à maîtriser entièrement le processus de supercavitation et les délicats problèmes de guidage, ils n’avaient en revanche jamais su développer un système de propulsion parfaitement sûr ; la solution retenue avait finalement été celle d’un réacteur de fusée fonctionnant avec un mélange de kérosène et de peroxyde d’hydrogène.
Un système performant, mais hélas très dangereux compte tenu de l’instabilité de ce carburant. Comme la commission d’enquête sur la catastrophe du Koursk l’avait établi, le naufrage du sous–marin géant en août 2000 avait été causé par l’explosion d’une torpille de ce type à l’intérieur d’un des tubes lanceurs, alors que le bâtiment se livrait à des manœuvres en mer de Barents. Ce drame avait entraîné l’interruption sine die du programme Shkval et le retrait de tous les exemplaires en dotation sur les autres unités de la flotte sous–marine russe. Un souvenir d’autant plus douloureux pour l’amiral Atanassiev que le commandant Guennadi Petrovich Lyachin, le pacha du Koursk mort avec ses cent dix–huit officiers et hommes d’équipage, était l’un de ses meilleurs amis.
Atanassiev avait eu vent de programmes similaires étudiés puis abandonnés par l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Iran, mais il ignorait totalement que les États–Unis disposaient d’un analogue opérationnel à la torpille Shkval. Par contre, il savait pertinemment à quoi servait ce type d’engin, capable de transporter un tiers de tonne d’explosif conventionnel ultra-brisant, mais plutôt conçu pour embarquer une mini-charge nucléaire.
À couler les porte-avions.
C’est en remuant ces pensées effrayantes que l’amiral contemplait, impuissant, la mort qui se précipitait sur son bâtiment.
« Distance six mille cinq cents mètres, monsieur, articula l’officier sonar d’une voix blanche. Profondeur soixante mètres, il remonte. Vitesse trois cent vingt nœuds. Il vient de rectifier son cap, il arrive droit sur nous. Impact quarante secondes. »
La sirène d’alarme hurlait sans discontinuer. Atanassiev avait bien sûr fait tout ce qui était possible : déclencher l’alerte maximale et rappeler tous les personnels au poste de combat, activer les contre–mesures sonar, mettre en œuvre les lance-roquettes anti-sous–marins du Tuman et du Yaroslav Mudryy – depuis le début de l’alerte, les six batteries positionnées sur les frégates d’escorte tiraient en continu – et, d’une façon générale, balancer à l’eau tout ce que l’Ivan Grozny et ses bâtiments de soutien portaient comme moyens de lutte anti-sous–marine.
Avec le sentiment d’une parfaite inutilité : à moins d’un miracle, rien ne pouvait stopper un engin filant six fois plus vite que tout ce qu’on pouvait lui opposer.
« Deux mille neuf cents mètres. Dix-sept secondes, monsieur. Je…»
Atanassiev posa sa patte massive sur l’épaule de l’opérateur sonar pour le faire taire. Sur la bulle holo, le spot du missile se confondait presque à présent avec la représentation 3D de l’Ivan Grozny. L’amiral réfléchissait à toute allure, cherchant désespérément une ultime parade.
Mais il n’y avait plus rien à faire.
« Mille deux cents mètres, impact imminent. »
Alors que s’égrenaient les ultimes secondes précédant la destruction de son bâtiment, l’amiral Atanassiev eut une dernière pensée pour ses deux fils. L’aîné était vice-président d’une grande banque internationale à New York, le cadet venait d’entrer à la Douma, où il comptait parmi les plus jeunes députés du parti Russie Unie. Ce qui se passe ici va déclencher une guerre totale, songea fugitivement le vieil homme. Pourvu qu’ils soient épargnés…
« Impact ! cria l’officier sonar. Atten…»
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