Point Zéro
12 h 54 UTC
Il contempla les dégâts, éberlué. L’impact de l’hélice avait été d’une violence extrême, ouvrant une brèche de trois mètres sur deux dans la mince paroi en aluminium. À ce niveau, le compartiment avait été dévasté : plusieurs éléments du mobilier de cabine avaient été aspirés à l’extérieur, et d’énormes esquilles de bois – tout ce qui restait du projectile – s’étaient fichées un peu partout comme autant de dards mortels. Le géant s’approcha à pas prudents de l’ouverture, en se méfiant des remous d’air glacé qui faisaient voler les lambeaux de tapisserie ; en se retenant à un bout de métal qui saillait comme une écharde au pourtour de la brèche, il passa prudemment la tête dehors.
Ses yeux s’écarquillèrent de terreur en découvrant ce qui se ruait sur eux.
12 h 54 UTC
Les oreilles de Caleb résonnaient encore des informations que One-Shot venait de lui donner d’une voix précipitée.
Des Berkut ! Au moins deux appareils… Et un nouveau missile en approche !
Cette fois, c’est foutu.
« L’avion ne supportera pas une nouvelle manœuvre d’évitement », avertit Kjölsrud qui s’était rassis à son poste après avoir enfin réussi à stopper le moteur numéro un.
Caleb ne le savait que trop bien, pour avoir entendu – presque ressenti – la structure entière du Dornier se tordre à la limite de la rupture au moment du piqué qui leur avait sauvé la vie. Le vieil hydravion n’était pas prévu pour encaisser des g à la manière d’un chasseur moderne : s’ils tentaient de répéter la même esquive, les ailes s’arracheraient ou bien le fuselage se casserait en deux à l’endroit fragilisé par la brèche.
Le répit avait été de courte durée : à nouveau, il ne leur restait que très peu de temps. Trouve quelque chose. Vite. Machinalement, Caleb jeta un coup d’œil à l’extérieur. L’avion avait remonté la baie de Cumberland sur presque toute sa longueur, et les bâtiments rouillés de Grytviken étaient désormais bien visibles, environ un mille devant eux et deux mille quatre cents pieds au–dessous.
Beaucoup trop haut.
Même s’ils parvenaient à déjouer le nouveau missile qui se précipitait sur eux, ils n’avaient plus aucune possibilité d’amerrir en urgence. Et tourner pour faire une seconde approche demanderait plusieurs minutes, pendant lesquelles ils seraient offerts comme sur un plateau à un ennemi dix fois plus rapide.
En arrière des installations portuaires, des collines en partie recouvertes de neige s’élevaient en gradins successifs jusqu’à rejoindre les contreforts abrupts creusés de profondes vallées glaciaires de la chaîne d’Allardyce. À une douzaine de milles devant l’avion, la masse imposante du mont Paget, le point culminant de l’île, barrait l’horizon sud de ses trois kilomètres de hauteur.
En une fraction de seconde le jeune homme prit sa décision : « Sanjiv ! appela–t–il. Tu es toujours là ? »
Pas de réponse.
« Sanjiv ! répéta Caleb nettement plus fort. Réponds !
— « Je suis là, Caleb. »
La voix était bizarre, tendue, et un soupçon trop aiguë. Mais Caleb n’avait vraiment pas le temps de s’en préoccuper : « Sanjiv, on a besoin de vitesse ! Tu peux ajuster la puissance du champ propulseur ? Et nous donner dix degrés de piqué ?
— « Quelle vitesse ?
— Quatre cents nœuds.
— « Bien, Caleb, répondit laconiquement le jeune scientifique avant de couper la communication.
— Quatre cents nœuds ? s’exclama Kjölsrud. Mais ces intercepteurs peuvent atteindre Mach 2,5 ! Et leurs missiles aussi !
— Merci pour l’info, dit Caleb, caustique. Mais si on va plus vite, on perd les ailes. Je veux juste un peu de temps. Vassili, tu m’entends ? »