Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 303 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

Chapitre 32

 

Depuis plusieurs minutes, les hurlements du supplicié ont fait place à des râles étouffés. Par-delà les hauts murs de la propriété, on perçoit à nouveau la rumeur du maquis tout proche : bourdonnement sourd de millions d’insectes, stridulation des cigales, cris des oiseaux dans le ciel aveuglant. Il n’y a pas un souffle d’air. Septembre tire à sa fin, et bien que le soir approche, il règne encore une chaleur écrasante sur les premières pentes de l’Etna.

Cela dure depuis des heures. Pourtant, tu n’as pas bougé. Assise à terre, indifférente à la brûlure du soleil sur ta nuque et tes avant–bras, à la sueur qui te dégouline dans les yeux, aux taons qui s’acharnent sur chaque centimètre de peau découverte. Indifférente à tout, sauf à l’agonie de l’homme suspendu tête en bas à la branche maîtresse du gros olivier juste en face de toi. De temps à autre, un murmure ou un sanglot se fait entendre derrière toi, mais tu n’y prêtes aucune attention. Une bonne cinquantaine de personnes se trouvent regroupées de l’autre côté de la vaste esplanade de terre battue, tenues en respect par les hommes de Beppo ; il y a là tous les habitants de la résidence – du moins ceux qui ont survécu à l’assaut initial – et les chefs de famille du village au–dessous. Que des sous-fifres, de toute façon : les trois consigliere et les hommes de main importants ont tous été abattus dès les premières minutes. Ceux qui ont été épargnés ne l’ont été que pour une seule raison : apprendre la leçon, et la faire connaître autour d’eux.

Ce jour, tu l’attendais depuis des années ; par quelque ironie du destin, tu as jeté ton vingtième anniversaire il y a moins d’une semaine. Cela aurait dû être ton triomphe, dans cette extase sanglante de la vendetta qui fait partie de ton héritage aussi bien que chacune des pierres de cette terre dévorée par le soleil. Pourtant, tu n’éprouves qu’amertume, dégoût, et l’envie que cela se termine le plus vite possible. Malheureusement, l’homme est résistant – bien plus que tu ne l’aurais imaginé.

Maintenant, même les râles ont cessé, et l’on n’entend plus que sa respiration encombrée. Tu comprends qu’il vient à nouveau de perdre connaissance. Tu te lèves – ce doit bien être la vingtième fois – et tu t’approches de l’arbre, le sécateur gluant à la main. Sur les deux derniers mètres, tes pieds pataugent dans une flaque noirâtre et collante : tu n’en reviens pas qu’il puisse être encore en vie après avoir perdu tout ce sang. Cette fois, ce sera le pouce droit. Un claquement sec, et le petit moignon tombe à terre au milieu des autres débris. L’homme pousse un hurlement de bête à l’agonie, et son corps s’arc-boute vainement avant de se balancer au bout de la corde nouée à ses chevilles. À l’autre bout de la propriété, un concert d’aboiements furieux lui fait soudain écho ; tu n’y connais rien en clébards, mais Beppo t’a expliqué que les bêtes gigantesques dans l’enclos sont des mâtins napolitains, une race qui existait déjà du temps des Romains et qui était utilisée pour les jeux du cirque.

Au bout de quelques instants, il s’arrête de crier. L’œil qu’il lui reste te fixe avec une lueur de folie. Pourtant, l’homme a encore tous ses esprits. « Salope… grince-t–il d'une voix déformée par la douleur. Tu prends bien ton pied, speru con tuttu u cori… Hein, puttana ? Ou alors est–ce que tu n’as pas le courage d’en finir ? »

Tu ne lui fais même pas l’aumône d’une réponse et tu te détournes de lui. À quelques pas sur ta droite, un nuage de mouches recouvre les morceaux de Sonny. Tu t’es occupée de lui en premier, au début de l’après– midi ; un autre aurait pu s’en charger, mais tu as tenu à faire le travail toi-même, histoire de bien marquer les esprits. Tu ne sauras jamais pourquoi, il y a dix ans, sa balle en ricochant a fracassé ta boîte crânienne sans y pénétrer. Peut–être sa main a–t–elle tremblé ? Ou peut–être sa maladresse était–elle délibérée ? Après tout, il ne doit pas être facile d’abattre à bout portant une gamine que l’on a fait sauter sur ses genoux une demi–heure auparavant.

Aucune importance.

En prenant tout ton temps, tu traverses la cour et tu te rapproches des hommes parqués à l’autre bout. Tous suent la peur, ils sont persuadés que maintenant tu vas les buter ; au premier rang, l’un d’eux se signe ; derrière lui, un autre marmonne un Notre Père à toute allure. Tu t’arrêtes à trois mètres.

« Écoutez-moi bien, dis–tu sans élever la voix. Vous avez tous vu de quoi je suis capable. Ce n’est qu’un minuscule avant-goût de ce qui arrivera à chacun d’entre vous – hommes, femmes, enfants et jusqu’au plus lointain de vos cousins – si jamais mes ordres ne sont pas suivis à la lettre. »

Tu ne sais pas si tous comprennent : la plupart d’entre eux ne parlent pas anglais, et toi-même tu ne connais pas assez leur langue pour l’utiliser. Mais tu t’en fous ; ton intonation suffit, et ceux qui ont pigé traduiront pour les autres. Tu fais encore un pas en avant, et instinctivement les types devant toi reculent. Aucun d’eux n’ose soutenir ton regard.

« À partir de cet instant, reprends-tu, mon lieutenant Beppo Mazzotti sera votre nouveau Don. Vous allez tous lui prêter le serment d’allégeance, à lui et à ses hommes. Beppo prendra toutes les décisions au nom de la Famille, et ce jusqu’à ce que mon frère Giorgino soit en âge d’assumer cette responsabilité. Il deviendra ensuite son premier consigliere. Vous lui devrez respect et obéissance, conformément aux lois de nos pères et jusqu’à la dernière goutte de votre sang. Quelqu’un n’est pas d’accord ? »

Les yeux se baissent encore plus, personne n’ose seulement respirer. Tu jettes un coup d’œil à Beppo qui se tient sur ta gauche avec sa vieille mitraillette Sten ; il hoche doucement la tête en signe d’approbation. Chouette discours, fillette. L’adolescent un peu empâté qui se trouve à côté de lui te regarde aussi ; tu n’aimes pas trop ce que tu lis dans ses yeux : de la vanité, une joie mauvaise, et une excitation un peu malsaine chez un gamin de douze ans. Tu aurais préféré qu’à sa place, ce soit quelqu’un d’autre. Mais tu n’as pas eu le choix.

Soudain, l’éclairage change subtilement, en même temps qu’une brise à peine perceptible – premier souffle d’air depuis des heures – apporte une vague sensation de fraîcheur. Le soleil vient de disparaître derrière les murs de la propriété, et bientôt il plongera dans la mer en contrebas. Un ricanement dément éclate à l’autre bout de la cour, rapidement suivi d’une affreuse quinte de toux.

Le temps que l’homme retrouve son souffle, tu es revenue auprès de lui. « Succhiami u cazzu, salope… tu as promis !…» parvient–il à articuler.

Sans rien dire, tu contemples le visage sans nez et sans lèvres, et cette orbite vide d’où pend un lambeau de nerf optique. Incroyablement, l’homme qui paraissait aux portes de la mort quelques instants auparavant semble reprendre quelque énergie. Au fond de toi, tu ne peux t’empêcher d’éprouver une certaine admiration pour cette carcasse qui, contre tout espoir, s’accroche encore à la vie.