Point Zéro
14 h 04 UTC
— Vous voulez que je fasse quoi, bon Dieu ! Que je coupe le moteur ?
— Larguez-moi sur l’arête ! hurla–t–elle en montrant le sommet de l’iceberg. Je descends la chercher, vous restez en stand-by et vous nous récupérez quand je la remonte ! »
Il la regarda comme si elle avait perdu la raison : « Vous êtes dingue, ou quoi ? On n’a pas d’équipement, vous êtes à moitié à poil et ce truc est sur le point de se désintégrer !
— Vous préférez rester ici à la regarder crever ? Faites-moi confiance, je suis sûre d’avoir le temps de la ramener ! »
Caleb hocha la tête et donna du gaz pour faire monter l’hélico, pendant que Poppy faisait signe à Sarah de tenir bon. Quelques secondes plus tard, ils étaient en stationnaire juste au–dessus de l’arête supérieure de l’iceberg. Alors que Poppy décrochait son harnais, Caleb retira son blouson fourré et le lui tendit avec sa paire de gants : « Tenez. Ça n’est pas votre taille mais ça pourra vous aider. » Elle faillit éclater de rire mais accepta néanmoins ; après tout, il avait raison : même pour elle, ça ne serait pas une partie de plaisir. Au moment de quitter l’appareil, elle se ravisa et sur une impulsion subite ramassa le sac-poubelle derrière son siège. Elle le fourra prestement dans une de ses poches. Puis elle sauta hors de l’hélico.
14 h 04 UTC
À peine l’appareil s’était–il un peu éloigné que Poppy eut l’impression d’avoir débarqué sur un autre monde. Elle se trouvait seule sur une mince arête neigeuse de moins d’un mètre de large, où son saut l’avait enfoncée jusqu’au genou. À sa droite, un gouffre vertigineux surplombant de trois cents mètres une mer sombre agitée de bouillonnements inquiétants. De l’autre côté, la face qui était encore immergée quelques minutes auparavant était moins abrupte mais beaucoup plus accidentée : une glace pourrie, parcourue d’innombrables fissures et de profondes crevasses dégorgeant des cataractes d’eau de mer. Des grondements et des craquements terrifiants montaient sans interruption du cœur de l’iceberg, comme les plaintes d’un géant prisonnier. Un vent glacé balayait l’arête, et Poppy se félicita d’avoir accepté le blouson. Effectivement trop grand, mais ça fera l’affaire. Elle en retroussa rapidement les manches puis se pencha avec précaution pour essayer de repérer Sarah ; une petite vire glacée empêchait de la distinguer, mais Poppy estima qu’elle devait se trouver juste à l’aplomb de sa position. Le temps pressait, il fallait commencer tout de suite la descente. Sans aucun équipement à sa disposition, sa seule option était de se forer des marches à coups de pied en espérant que la paroi ne soit pas trop dure.