Point Zéro
12 h 51 UTC
— Lequel, petit père ?
— Te demander de mettre toutes les ressources de ton groupe aéronaval au service de cette larve. Désormais, c’est lui le bras armé du président. Pour le plus grand bien de la Sainte Russie…»
Atanassiev jeta un long regard méprisant à Baranko, puis haussa ses épaules massives : « Comme tu voudras », fit–il.
Iazov hocha la tête et se dirigea à pas lents vers la sortie. Il semblait avoir vieilli de dix ans en cinq minutes. Alors qu’il s’apprêtait à passer la porte, il lança à Baranko, sans se retourner : « Cette conversation nous a fait perdre un temps précieux. À ta place, je me dépêcherais de rappeler les intercepteurs, Guennadi. Et félicitations pour ta promotion »
12 h 51 UTC
« Comment voyez-vous les choses, Caleb ? » demanda Kendall Kjölsrud.
Les deux hommes se trouvaient à nouveau aux commandes du Do–X, Caleb assumant cette fois le rôle du pilote et Kjölsrud celui du coéquipier. Derrière eux, Joshua les avait rejoints et s’affairait dans le compartiment machines ; les six énormes moteurs venaient juste de redémarrer et tournaient à leur régime minimal de six cents tours pour économiser le précieux carburant.
Depuis quelques minutes, ils survolaient la terre ferme. Après avoir doublé le cap Vahsel, qui marque la pointe sud-est de la Géorgie du Sud, l’appareil continuait sa route au 315 en suivant le littoral nord de la longue île rocheuse. La météo s’était sérieusement dégradée à l’approche de la côte, et un fort vent de secteur sud soumettait l’avion à des turbulences d’intensité croissante. Pour ne rien arranger, de vastes formations nuageuses occultaient partiellement le sol. Ce que l’on en distinguait n’avait rien d’engageant et se limitait à d’immenses étendues de basalte noir parsemées de glaciers ; de l’altitude de six mille pieds où ils se trouvaient, aucune trace de végétation n’était visible. Ni routes ni bâtiments non plus : à l’époque où l’île était habitée, les seules implantations humaines étaient le site de Grytviken et deux ou trois postes baleiniers de moindre importance éparpillés le long de la côte septentrionale.
Sur leur gauche, une chaîne de montagnes basses s’élevait progressivement, leurs sommets déchiquetés couronnés de neige émergeant comme des dents pourries au–dessus de la couverture nuageuse. « La chaîne de Salvesen, commenta Kjölsrud. Plus loin, elle grimpe encore et devient la chaîne d’Allardyce, la dorsale de l’île. Nous serons au–dessus de Grytviken dans moins de cinq minutes, maintenant. Vous ne m’avez pas répondu, Caleb. Comment comptez-vous procéder ?
— Si je me souviens bien, dit le jeune homme, la baie est orientée nord-sud et elle est plutôt étroite, n’est–ce pas ?
— Exact. C’est plus un fjord qu’autre chose, en réalité. Six ou sept milles de longueur sur moins de deux à l’endroit le plus large.
— Un peu juste pour se poser en travers, ce joli bébé a besoin d’une grande baignoire. Et ce fichu vent va nous compliquer la tâche…»
À ce moment, une trouée inespérée se produisit dans les nuages. Indistincte à travers les giboulées de neige qui tourbillonnaient dans l’atmosphère agitée, la baie de Cumberland d’où le Global Defender avait appareillé dix jours auparavant apparut à trois ou quatre milles en avant du Dornier. Les hangars rouillés de Grytviken n’étaient pas encore visibles, mais, à l’emplacement où devait se trouver le port, on apercevait vaguement une minuscule tache claire – l’église ou le musée, pensa Caleb en se souvenant que les deux édifices étaient blanchis à la chaux.
« Voilà le programme, décida–t–il. Je vais décrire une large boucle au– dessus de l’eau tout en réduisant progressivement l’altitude. De manière à nous présenter pile à l’entrée de la baie avec encore deux ou trois cents pieds sous la coque. Ensuite, il ne restera plus qu’à aplatir l’oiseau, en espérant qu’il n’y ait pas trop de clapot…»
Joignant le geste à la parole, il se mit à peser sur la roue de direction et les palonniers latéraux ; réagissant avec sa placidité habituelle, l’énorme appareil attendit quelques secondes avant de s’incliner sur tribord pour entamer son long virage.
« C’est la manœuvre qu’avait tentée votre grand–père… fit observer Kjölsrud.
— Oui, vous avez raison, dit Caleb. Mais les conditions ne sont pas les mêmes : lui était à court de carburant, avec quatre moteurs en rideau. Et si la météo n’est pas folichonne aujourd’hui, ça n’a rien à voir avec l’ouragan qu’il a dû affronter. En comparaison, je pense qu’on n’a pas trop à se plaindre. »
Le milliardaire hocha la tête en signe d’approbation. « Et le réacteur ? demanda–t–il. Pour l’instant, il assure l’essentiel de notre sustentation et de notre propulsion. Vous comptez continuer à l’utiliser jusqu’au bout ?
— Seulement jusqu’à l’approche finale, répondit Caleb sans hésiter. Ensuite, on demande à Sanjiv de ramener le champ anti-g à zéro. L’amerrissage d’un hydravion demande pas mal de réactivité, et je préfère de loin le faire avec les moteurs. »
Puis il passa sur la fréquence générale des combis : « Caleb à tous. On se pose dans cinq minutes, et notre compagnie n’a malheureusement ni ceintures de sécurité ni bouées de sauvetage à vous proposer. Alors, essayez de trouver un coin à peu près rembourré et de vous y caler… Josh ? Tu es à ton poste ?
— « Bien sûr, Cal, répondit aussitôt le Néo–Zélandais.
— « Monte doucement jusqu’à deux mille cinq cents tours sur une minute. Puis régime max à mon signal, dès que l’Œuf sera désactivé.
— Vous feriez un excellent commandant de bord, nota Kjölsrud avec un soupçon d’ironie. Rappelez-moi de vous faire une proposition en ce sens dès que nous aurons rejoint un pays civilisé. »
Caleb ravala une réponse acerbe et préféra se concentrer sur ses commandes. Le Dornier avait déjà parcouru un bon tiers de sa courbe et se trouvait maintenant à près de deux milles du rivage tout en poursuivant son virage incliné. L’altimètre affichait encore quatre mille deux cents pieds. Un poil trop haut. Le jeune homme rectifia légèrement le taux de descente, puis jeta un coup d’œil par les verrières pour se repérer. L’étroite entrée de la baie de Cumberland flanquée de ses deux promontoires, le cap Larsen et le cap Sappho, commençait à apparaître sur bâbord et glissait doucement vers l’avant au fur et à mesure que l’appareil tournait ; dans moins d’une minute, ils seraient dans l’axe.
C’est en se penchant pour mieux observer leur site d’amerrissage que Caleb l’aperçut soudain.
Un minuscule point lumineux d’une formidable brillance – on ne voyait que lui sur le fond de nuages grisâtres. Et il se ruait vers eux à une vitesse inimaginable.