Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 242 sur 319

Pages du PDF

Point Zéro

12 h 59 UTC

Plus ton problème. Contente-toi de faire ce que dit le Vieux, ramène tes trois zincs. Et dans une heure et demie, tournée générale au mess des pilotes !

 

12 h 59 UTC

 

Du majestueux appareil, il ne restait que des décombres.

Privée de ses deux ailes, de son nez et de son empennage, l’épave du Dornier ressemblait à une boîte de conserve éventrée sur laquelle un géant se serait amusé à sauter à pieds joints. La glace tout autour de l’appareil mutilé était jonchée de débris divers : plaques de tôle arrachées, hublots sortis de leur logement, fragments de moteurs. La proue arrachée, encore reliée à la crevasse par la chaîne d’ancre, gisait à une trentaine de pas de distance. Une longue traînée maculée de taches de fuel barrait transversalement la surface du glacier sur plus d’un kilomètre, et témoignait de la glissade vertigineuse de l’avion avant qu’il ne soit stoppé in extremis.

Redoutant une nouvelle attaque aérienne, les rescapés s’étaient regroupés à une vingtaine de mètres de la carcasse. Pourtant, les trois Su-47 semblaient avoir renoncé à l’idée de les achever et s’étaient évanouis en direction de l’est. À l’exception de gros nuages annonciateurs de neige qui commençaient à envahir l’horizon, le ciel était à présent vide et silencieux.

Aucun des passagers de l’avion n’avait été tué ni même sérieusement blessé au moment de l’atterrissage, même si tous souffraient de contusions plus ou moins sévères. Pour autant, cela ne suffisait pas à expliquer l’état d’hébétude et d’épuisement qui affectait maintenant la plupart d’entre eux. One-Shot était assis immobile sur un bloc de glace, vidé de toute sa formidable énergie. À quelques mètres, Sarah Miller sanglotait doucement, encore sous le coup de la mort atroce de Jenkins ; Viktor Bernstein et Gretchen Vogt tentaient de la réconforter, mais paraissaient eux-mêmes avoir toutes les peines du monde à rester debout. Vandell Richardson errait d’une démarche titubante au milieu des décombres de l’appareil, en marmonnant des paroles incompréhensibles.

Et partout, des ombres bleues flottaient sur la glace.

Qu’est–ce qui nous arrive, bon sang ? pensa Caleb en tentant de garder pied dans la réalité en dépit des brumes qui menaçaient d’envahir son esprit. A côté de lui, Joshua était assis par terre et se massait la jambe en grimaçant de douleur.

« Ça va Josh ? demanda Caleb en se penchant vers son ami. Tu as pris un mauvais coup au moment du crash ?

— Je ne crois pas… répondit le grand Néo–Zélandais. Ça n’a commencé qu’il y a deux ou trois minutes. On dirait que toute cette fichue guibole va s’arracher. En plus, j’ai une de ces envies de gerber…»

Caleb considéra son ami avec surprise. Lui aussi souffrait de nausées de plus en plus violentes associées à une bizarre sensation d’instabilité, comme s’il se trouvait sur le pont d’un navire soumis à la houle. Un bruit caractéristique lui fit tourner la tête : à quelques pas sur leur droite, Gretchen Vogt avait ouvert son casque et, à genoux, était en train de rendre tripes et boyaux sur la glace.

Soudain, la lumière se fit dans l’esprit du jeune homme – mais avec un retard qui l’effraya. Il savait maintenant qui allait pouvoir le renseigner.

« Qu’est–ce qui se passe avec l’Œuf, Hiro ? »

Le petit chercheur japonais assis par terre contre un fragment de tôle recourbé plus grand que lui – tout ce qui restait du capot de protection d’un des diesels – mit quelques instants à réagir. Lorsqu’il leva finalement la tête vers Caleb, son visage était l’image même du désespoir.

« J’ai fait ce que j’ai pu, dit–il d’une voix éteinte. Vraiment, j’ai essayé. Mais j’ai échoué. Sans algorithme de rétrocontrôle, il est impossible de…

— Plus tard, Hiro, le coupa Caleb un peu sèchement. Dites-moi exactement ce qui est en train de se passer. »

Les deux hommes n’étaient pas seuls : Sanjiv Chandra était affalé au sol à côté d’eux et dodelinait de la tête, le regard vacant, dans l’état de prostration typique où le laissaient ses crises d’angoisse. On lui avait ôté son casque pour lui permettre de mieux respirer, et un long filet de bave s’écoulait de sa bouche entrouverte. Kendall Kjölsrud se tenait debout à proximité et oscillait comme un homme ivre, apparemment à des années-lumière de la réalité ; il n’avait pas décroché un mot quand Caleb était venu les rejoindre.

« C’est le champ magnétique, expliqua Takeda. Il est en train de grimper en flèche, à des niveaux jamais atteints sur Terre, même dans les accélérateurs de particules. Aucun cerveau humain n’a jamais été soumis à des champs de cette intensité. Je suis surpris que nous soyons encore conscients : d’après la théorie…

— Vous publierez une autre fois. Cette… excursion, qu’est–ce qu’on peut faire pour l’arrêter ?

— Rien. Absolument rien.

— Vous plaisantez ! Il doit bien y avoir un moyen de débrancher cette foutue machine ! »

Takeda secoua la tête, au désespoir : « Non, Caleb. La console de commande est en miettes, idem pour l’ordi de Sanjiv. Nous n’avons plus aucun moyen de contrôler l’Œuf. Pour l’instant, les pylônes magnétiques continuent à tourner et assurent un semblant de confinement, mais très insuffisant. Et la pompe à vide est toujours en fonction, mais ça tient du miracle vu les dégâts dans la soute et l’importance des forces de marée. Dès que l’un ou l’autre de ces systèmes cessera de fonctionner, nous serons morts. C’est une question de secondes, Caleb. De minutes tout au plus…»

Caleb essaya de rassembler ses pensées, qui lui faisaient l’effet de fuir de son crâne comme d’un panier percé. Autour de lui, les ombres bleues semblaient s’appesantir. Malgré la distance, le martèlement arythmique issu de l’épave était de plus en plus présent et prenait un tour hypnotique. « Mais on doit bien pouvoir couper le courant…» articula–t–il d’une voix pâteuse, tout en étant conscient de la stupidité de sa remarque.

Contre toute attente, ce fut Sanjiv qui lui répondit. Le jeune physicien avait un peu récupéré de son hébétude et se redressa péniblement en essuyant la bave qui lui maculait le menton.

« Hiro a raison, dit–il. On ne peut rien faire, l’Œuf est complètement autonome au plan énergétique. Pour l’heure, la singularité se balade dans un vide quasi complet, et pas trop loin encore du centre du réacteur. Mais qu’elle vienne à s’approcher des bras rotatifs ou des parois, ou alors que l’air afflue dans la chambre de confinement, et elle se retrouvera avec bien plus de matière qu’elle ne peut en absorber. Une sorte d’indigestion, si vous me passez l’expression. Mais d’un genre assez… bruyant.

— Alors il faut fuir ! s’écria Caleb dans un sursaut d’énergie. S’éloigner de cette saloperie pendant que nous le pouvons encore !

— Il n’y a nulle part où aller », dit Kjölsrud.

Caleb le regarda, interloqué. Le milliardaire semblait lui aussi avoir un peu repris ses esprits, mais le ton détaché qu’il venait d’employer n’annonçait rien de bon. C’était celui d’un homme qui venait de faire la paix avec lui–même et attendait maintenant la mort avec sérénité.

« Mais…

— C’est vrai, Caleb, fit Sanjiv. Il n’y a nulle part où se cacher dans le temps qui nous reste. Souvenez-vous de la base Roosevelt. Dans une excursion incontrôlée comme celle–ci, le taux de conversion masse-énergie ne peut être prédit à l’avance, mais, dans tous les cas, ce sera très énergétique. Au mieux, l’équivalent d’Hiroshima. Au pire, la moitié de cette île sera vaporisée. »

Refusant toujours de s’avouer vaincu, Caleb regarda avec désespoir tout autour d’eux. Mais il n’y avait rien d’autre qu’un paysage inhospitalier en noir et blanc : la longue étendue immaculée du glacier qui grimpait tout en se rétrécissant. Les versants rocailleux et les cascades d’éboulis qui le bordaient de part et d’autre. Le ciel plombé et indifférent. La carcasse dévastée du Dornier. Ce martèlement de plus en plus sonore et cette affreuse sensation de vertige.

Et, soudain, une main se posa sur son épaule. C’était Gretchen Vogt, pâle comme une morte et le menton encore constellé de vomissures. Elle paraissait avoir le plus grand mal à tenir sur ses jambes, pourtant elle avait fait l’effort de se relever pour venir jusqu’à eux : « Caleb, dit–elle d’une voix à peine audible. Je crois qu’il y a des bâtiments là–haut. »

Elle disait vrai. Au nombre d’une dizaine, les baraquements se dressaient à environ cinq cents mètres de là sur l’arête du versant oriental de la vallée, adossés aux premières pentes du mont Paget. Apparemment en tôle ou en bois sombre, ce qui expliquait qu’ils fussent assez difficiles à distinguer sur l’arrière-plan de rocailles, ils ne laissaient rien deviner de leur destination. Il n’y avait aucun signe de présence humaine à proximité.

« Ce doit être une exploitation minière, dit Kjölsrud du même ton indifférent. Autant que je me souvienne, il y avait deux ou trois petites mines de cuivre autour du mont Paget dans les années quarante. Avec même un petit chemin de fer à crémaillère qui les reliait à Grytviken.

— Une mine ? s’exclama Caleb. Mais alors…

— Ne rêvez pas, mon ami, continua le milliardaire en haussant les épaules. Il n’y a plus personne là–haut depuis des dizaines d’années. Aucun secours à en attendre.