Point Zéro
14 h 44 UTC
Gretchen fit un dernier mouvement de levier et le couvercle céda ; elle le posa délicatement sur le côté. À peine eut–elle soulevé l’épaisse protection en papier huilé que l’odeur écœurante lui sauta aux narines. Bon Dieu ! Elle contrôla le contenu à la lueur de son petit LED de poignet, et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’elle eut confirmation de son pressentiment. Comme dans un état second, elle ouvrit prestement le couvercle de la caisse voisine. Cette fois, l’odeur était subtilement différente, et elle eut un frisson en découvrant ce qui se trouvait dedans. Bon Dieu de bon Dieu ! Deux caisses plus tard, le doute n’était plus permis. Elle reposa son pied-de-biche improvisé : « Josh, dit–elle la gorge serrée, on a un sacré souci. »
Avant que Joshua ait pu répondre, la porte claqua et les lumières de la soute s’allumèrent.
14 h 44 UTC
« Zweiter Punkt, dirait oncle Viktor. Un artefact d’origine humaine. Deux sous-catégories : mobile ou fixe. Si l’on pense à quelque chose de mobile, le choix est vite fait. D’après la télémétrie, la partie visible de la structure fait deux cent soixante–dix mètres de long, et la partie après l’angle droit un peu moins de trente. Beaucoup trop grand pour un avion, un sous–marin ou n’importe quoi d’autre…
— À l’exception d’un navire, fit observer Caleb.
— Exact. Ce que l’on voit pourrait être la quille et l’étrave d’un très gros bateau couché sur le flanc, le reste étant encore caché sous la glace. Trois types de bâtiments atteignent de telles dimensions : les paquebots, les porte-avions et les gros navires de charge type supertankers ou porte-conteneurs ; depuis le début du vingtième siècle, des centaines de navires appartenant à l’une ou l’autre de ces catégories ont été construits. Le problème, c’est que ce genre de joujou ne disparaît pas sans laisser de traces : là encore j’ai beaucoup potassé, mais en remontant sur plus d’un siècle je n’ai retrouvé aucune mention d’un naufrage de ce type dans les mers australes…
— Plusieurs raisons pourraient expliquer que le naufrage n’ait pas été signalé à cet endroit, ou pas signalé du tout. Un navire égaré très loin de sa route initiale. Une mission secrète pendant un conflit militaire… ou encore le souci de ne pas perdre la face, ajouta Caleb en repensant soudain au périlleux renflouage duNorilsk.
— Objection retenue, votre Honneur. On se garde donc la possibilité du navire. Autre hypothèse : une structure fixe. Un bâtiment, en d’autres termes. Ce qui nous pose un problème.
— Lequel ?
— L’identité de ceux qui pourraient l’avoir construit. Une des particularités de ce continent, c’est l’absence de peuplement humain jusqu’à une période très récente. Les premières bases scientifiques permanentes datent du début des années cinquante ; on en compte aujourd’hui une soixantaine, exploitées par trente nations différentes. Vu l’absence de matériaux de construction sur place, aucune ne comporte de bâtiments en dur ; presque toutes se composent d’une succession de baraquements préfabriqués, en général de taille modeste. Aucune de ces constructions n’approche, même de loin, les dimensions de notre engin ; même le dôme géodésique de la station Amundsen-Scott, au Pôle, ne dépasse pas les cinquante mètres de diamètre.
— Mais rien ne s’oppose à ce qu’un gouvernement quelconque construise plus grand, si ça lui chante, objecta Caleb.
— Rien, si ce n’est le coût prohibitif de l’opération et sa complète inutilité. Caleb, l’Antarctique n’est pas à proprement parler un lieu de villégiature. C’est l’endroit sur Terre qui ressemble le plus à la surface d’une autre planète. Ça coûte très cher d’y aller, encore plus d’y rester. Les conditions climatiques y sont inhumaines, littéralement. Son intérêt économique est inexistant. Les ressources naturelles ne manquent pas, mais le traité de 1959 interdit leur exploitation. La seule et unique raison pour que des hommes viennent risquer leur peau ici, c’est la recherche scientifique. Et pour ça, les fonds ne sont pas illimités, vous pouvez me croire ; chaque expédition est minutieusement budgétée et doit faire appel à de multiples sponsors publics ou privés. Depuis la crise, c’est pire. Tout ça n’incite pas vraiment aux fantaisies architecturales.