Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 31 sur 319

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Point Zéro

11 h 17 UTC

— Rien de plus que ce que disait Vandell tout à l’heure, répondit l’autre avec le même sourire énigmatique. Il vient prendre l’air, monsieur McKay. Il vient prendre l’air…»

 

11 h 17 UTC

 

« Il se connaît sous le nom d’Yngvi », dit le général Volodine à l’attention de Guennadi Baranko.

Depuis près d’une heure, le gros camion militaire Ural progressait avec difficulté sur la piste enneigée qui serpentait à flanc de colline. La longue succession de bâtiments camouflés qui occupait le fond de l’étroite vallée s’était enfin interrompue, et aucun signe de présence humaine n’était plus visible. Ils venaient de passer le dernier checkpoint, où le contrôle avait été aussi pointilleux que les précédents, et seraient sur place dans quelques minutes tout au plus. L’épaisse forêt de conifères s’écarta un instant, révélant la silhouette massive du mont Yamantaw maintenant beaucoup plus proche alors qu’ils atteignaient la partie la plus reculée de la vallée.

Le visage collé à la vitre embuée, le général Valentin Iazov suivait vaguement la conversation sans y participer. Comme souvent désormais, son esprit vagabondait dans le passé. Le complexe qu’ils venaient de traverser avait changé plusieurs fois de nom au cours du demi–siècle écoulé : Mezhgorye, Oufa -105, Beloretsk -16, puis à nouveau Mezhgorye depuis la fermeture d’une partie des installations. Malgré son immensité, Iazov en connaissait chaque recoin, et pour cause : il se trouvait présent lorsque le premier coup de pioche avait été donné, au début de l’été 1953. L’ordre émanait de Joseph Staline en personne, quelques semaines seulement avant sa mort. Iazov se souvenait encore de leur convocation dans le bureau du maître de l’Union Soviétique.

Le jour où tout avait commencé.

Comme d’habitude, Shatilov et lui avaient d’abord dû remettre leurs armes puis subir une fouille complète ; dans les dernières années de sa vie, la paranoïa de Staline était devenue galopante, n’épargnant ni sa famille ni ses plus proches collaborateurs. Ce jour-là, l’homme était dans une fureur indescriptible, et Iazov pourtant habitué aux sautes d’humeur du dictateur avait senti un frisson glacé lui parcourir l’échine ; même parmi les plus hauts dignitaires du régime, nul ne pouvait être assuré de quitter vivant le Kremlin lorsque Joseph Staline se mettait dans cet état.

« Encore une incursion des Américains au–dessus de notre territoire ! avait hurlé leur hôte en éparpillant la liasse de dépêches qui recouvrait son bureau. C’est la troisième depuis le début du mois ! Et cette fois–ci, au– dessus de notre usine atomique de Crimée ! Nous ne pouvons plus sortir nos poubelles sans que ce connard d’Eisenhower soit aussitôt au courant ! Je me demande bien à quoi servent toutes tes foutues stations radar, Leonid ! À me prévenir une fois qu’ils sont déjà rentrés chez eux ? »

Bafouiller des excuses ou tenter de se justifier aurait signé leur arrêt de mort à tous les deux, et Leonid Shatilov le savait parfaitement ; il valait mieux enfoncer le clou et sortir un atout au dernier moment.

« Ce n’est qu’un début, Joseph Vissarionovitch. Pour l’instant, ils ne disposent que de leur bombardier lourd RB-36E modifié en appareil de reconnaissance. L’avion est lent et plafonne à douze mille mètres, à portée de notre chasse, ce qui fait qu’ils sont obligés de limiter leurs incursions à nos régions frontalières. Cependant, j’ai appris qu’ils viennent de lancer un appel d’offres pour développer un appareil-espion à très haute altitude et long rayon d’action – le cahier des charges prévoit une altitude de croisière d’au moins vingt mille mètres, largement hors de portée de nos MIG-17 ou de nos missiles Berkut. Lorsqu’ils auront cet avion, il n’y a pas un pouce de

notre territoire qui pourra échapper à leur surveillance(11)…

— Et c’est maintenant que tu me dis ça, incapable ! avait explosé Staline en martelant le bureau de son bras gauche atrophié, celui qui n’apparaissait jamais sur les photographies officielles. Et je fais quoi, moi, maintenant ? Je sors un nouveau missile de ma poche ?

— De nouveaux missiles, nous en aurons bientôt, Joseph, avait continué Shatilov imperturbable. Mais ça ne changera rien. Ils auront toujours une longueur d’avance sur nous à ce jeu-là. La solution est ailleurs…

— Et tu proposes quoi ? »

Le ton s’était très légèrement radouci. Pas de beaucoup. Juste assez pour leur donner l’espoir de s’en tirer peut–être vivants.

« Nous ne pouvons plus nous permettre de mener nos recherches stratégiques dans des casernes ou sur des campus universitaires, au vu et au su de n’importe quel espion de passage. Il y a quelques mois que nous planchons sur le sujet, Valentin et moi. Tout est là, avait–il dit en tendant au dictateur deux épais classeurs que Iazov venait de tirer de sa mallette. Le programme complet pour la construction d’une première tranche de quinze villes closes.

— Des quoi ?

— Des villes closes. Construites à l’écart de tout. Sans aucun contact avec l’extérieur. Autonomes sur le plan énergétique. Interdites aux étrangers mais aussi à tout citoyen non habilité. Non reportées sur les cartes ni dans les statistiques de l’Union. Si tu es d’accord avec ce projet, d’ici deux ans la totalité de notre recherche atomique et biologique sera transférée dans ces zones secrètes, de même que l’essentiel de notre production d’armement lourd. »

Staline, estomaqué, feuilletait le volumineux dossier ; son gros visage de paysan bourru, grêlé par la petite vérole, était plissé de concentration. « Et ce ne sera que la partie émergée de l’iceberg, avait continué Shatilov. Pour nos programmes les plus sensibles, il faudra s’enterrer. Le site est déjà choisi…

— Et ça va me coûter combien, Leonid ? avait lancé le tyran en relevant brutalement la tête. Encore plus cher que tes maudites stations radar, je parie ?

— Entre soixante–dix et deux cents fois plus cher. Et ce uniquement pour les installations de surface. Tu trouveras mon estimation des frais à la fin du second dossier. Notre avenir est à ce prix. »

Le visage rubicond du vieil homme avait blêmi. En ouvrant la bouche comme un homme qui se noie, il avait fait mine de se lever de son fauteuil avant d’y retomber lourdement en hochant la tête. Pendant les cinq minutes suivantes – qui pour Iazov avaient paru durer une éternité –, il avait continué à compulser les documents sans rien dire. Finalement, il les avait congédiés d’un seul geste de son bras malade. Mais les dossiers étaient

restés sur son bureau(12).

L’endroit avait été bien choisi, songea Iazov alors que le camion renâclait en abordant une délicate succession de virages en épingle à cheveux. Une vallée encaissée au pied du plus haut sommet de l’Oural méridional ; un site sauvage, accessible uniquement par les airs, la route la plus proche se trouvant à trente kilomètres. À son inauguration, fin 1953, la base se composait de cinq baraquements préfabriqués et d’un hangar relégué à bonne distance, où se déroulaient les expériences les plus sensibles. Vingt ans plus tard, à l’époque de Brejnev, le site comportait plusieurs centaines de bâtiments camouflés éparpillés sur deux cents hectares au fond de la vallée. Trente mille personnes y travaillaient. Et bien sûr, comme l’avait dit Shatilov, l’essentiel n’était pas là. Le cœur du complexe se trouvait sous terre : vingt kilomètres carrés de laboratoires et de casernements profondément enfouis sur quinze niveaux, à l’épreuve d’une frappe thermonucléaire directe. Le bras armé de la Russie. L’œuvre de ta vie.

« Yngvi ? demanda Baranko, surpris. Ce n’est pas un nom russe.

— Effectivement, fit Volodine avec un sourire sarcastique. C’est un vieux nom Scandinave. Le dieu du sang, des meurtriers et des cadavres. Comme beaucoup de ses semblables, Himmelstein était un admirateur du panthéon nordique. Il avait absolument tenu à baptiser ainsi sa plus belle création…»

Le nom arracha Iazov à sa rêverie et le ramena à des souvenirs beaucoup plus funestes. Toujours le même sentiment de dégoût, cinquante ans après. Himmelstein ! Comme il avait pu haïr le savant nazi récupéré à moitié mort de faim en juin 1945, dans les bois où il se terrait depuis la libération du camp de Mauthausen.

Les Américains ont eu Von Braun, et il leur a offert la Lune. Nous avons eu Himmelstein, mais ce qu’il nous a donné est trop ignoble pour figurer dans les livres d’Histoire. Les souvenirs à nouveau, comme une marée nauséeuse. Victimes suppliantes arrachées à tous les Goulags de l’Union Soviétique pour alimenter la faim insatiable du monstre. Les exécutions sommaires des chercheurs qui refusaient de continuer à l’assister. La chaux vive et les dizaines de fosses creusées dans la forêt. « Il m’en faut davantage, Herr General. Nous progressons, mais il m’en faut davantage. » Il jeta un coup d’œil à ses compagnons, et une autre pensée lui vint, tout aussi dérangeante.

Il se serait bien entendu avec Baranko.

Les freins grincèrent quand le camion s’immobilisa au milieu de la clairière enneigée. La route n’allait pas plus loin. Juste au–dessus d’eux se dressait la masse immense et sombre du Mont Yamantaw – la mauvaise montagne, en dialecte bachkir. Un peu partout, de jeunes pousses de sapins traversaient la couche de neige, indiquant que le site était désaffecté depuis bien des années. Malgré son isolement absolu, l’endroit suscitait une inquiétude diffuse, comme si une présence colossale retenait son souffle en les guettant derrière le rideau des arbres. Les hommes qui descendirent du véhicule n’étaient que quatre : Iazov, Baranko, le général Maxime Volodine qui commandait la garnison de Mezhgorye, et un jeune garde gonflé d’orgueil à l’idée d’escorter de si hauts gradés. Plusieurs bâtiments en bois à demi effondrés, envahis par les ronces, étaient alignés d’un côté de la clairière. Iazov connaissait le nom et la destination de chacun d’entre eux : le quartier des gardes, le chenil, les dortoirs des arrivants, le bloc chirurgical, les salles d’insémination, le Revier – ne surtout pas penser à ce qui se trouvait dans le Revier ! Un peu plus loin, quelques ruines calcinées en partie recouvertes de neige marquaient l’emplacement où d’autres baraques avaient été nettoyées au lance-flammes, un soir d’août 1965 où les choses avaient failli très mal tourner.

À la surprise de Baranko, Iazov et Volodine ne se dirigèrent pas vers les baraquements mais orientèrent leurs pas vers une curieuse construction qui se dressait, isolée, à l’autre bout de la clairière. Le bâtiment en béton aux murs aveugles, d’apparence sinistre, évoquait la partie supérieure d’un bunker enfoui. La seule ouverture était un portail massif fermé d’une grille en acier ; les barreaux légèrement rouillés étaient énormes – aussi gros que ceux de la cage à l’arrière du camion, pensa Baranko.

« Combien en reste-t–il, Maxime Alexeïevitch ? lui demanda Iazov.

— Ils ne sont plus que deux, Valentin. Lui et la femelle. Conformément à tes ordres, nous avons cessé de les alimenter au printemps dernier. La plupart sont morts en quelques semaines.

Il semble qu’eux deux aient réussi à se débrouiller avec les rats qui infestent le niveau inférieur. Nous ne venons plus qu’une fois par mois, pour leur donner le traitement. »

À près de trente mètres sous terre, la température était supérieure de plusieurs degrés à celle de l’extérieur, et une humidité suspecte imprégnait les murs de béton nu. Les quelques ampoules qui fonctionnaient encore distillaient une vague pénombre jaunâtre. L’odeur se fit plus précise alors qu’ils attaquaient la dernière volée de marches : un affreux remugle de crasse et de moisi, à laquelle se mêlait quelque chose d’organique. En réaction à l’atmosphère de plus en plus oppressante, Baranko faillit sortir une plaisanterie à propos de chiottes bouchées, mais il se retint en observant le visage fermé de son supérieur. Ils arrivèrent enfin à destination : un long couloir voûté dont l’extrémité se perdait dans les ténèbres. L’odeur était désormais pestilentielle. À quelques centimètres seulement au–dessus de leurs têtes, le béton pourri par l’humidité s’ornait de larges plaques de moisissure. Le sol était gluant, mais l’éclairage bien trop faible pour leur permettre de voir dans quoi ils pataugeaient. Une dizaine de cellules obscures – ou de caves ? – s’égrenaient le long du couloir, toutes fermées par des barreaux aussi massifs que ceux défendant l’entrée du bunker.

Les quatre hommes s’immobilisèrent devant l’avant-dernière grille. Cette fois–ci, ce fut Iazov qui tira une grosse clé de sa poche ; après une brève hésitation, comme s’il pesait le pour et le contre, il prit bruyamment sa respiration puis déverrouilla la serrure massive. La grille s’ouvrit en grinçant, et tout le monde recula instinctivement.

Baranko se rappela les recommandations que Iazov lui avait faites un peu plus tôt. Jamais à moins de trois pas de l’entrée. Vérifie que tu as bien le boîtier dans ta poche. Garde toujours le doigt sur le bouton. Pendant plusieurs secondes qui parurent une éternité, rien ne se passa. L’obscurité de la cellule était absolue, empêchant de deviner ses dimensions ou de voir ce qui s’y trouvait. Puis quelque chose bougea ; un raclement désagréable, comme si quelqu’un traînait un animal mort sur un sol irrégulier. Encore un instant de silence. Et soudain, la voix.

« Cela faisait longtemps, Valentin. Si longtemps… Yngvi était triste, il s’ennuyait…»

La voix était lente et basse, hésitante, avec quelque chose d’insidieusement répugnant. Image d’un mourant essayant de parler malgré les glaires qui lui obstruent le larynx. Les mots étaient à peine chuchotés mais, par l’étrange distorsion qu’ils provoquaient, semblaient résonner comme le tonnerre.

« Combien de temps, Valentin ? Combien de temps Yngvi a été puni ?

— Vingt-six ans, répondit Iazov d’un ton neutre. Nous sommes en 2018.

— Vingt-six ans… Tu dois être bien vieux maintenant, Valentin. Tu vas bientôt mourir… Mais oui, ton haleine sent la mort…» La chose éclata soudain d’un long rire obscène et caquetant, qui s’interrompit d’un seul coup. Puis l’intonation se fit suppliante : « Yngvi ne veut plus être puni. Il a été gentil. Il veut venir avec toi…»

« Surtout, méfie-toi de sa voix, lui avait dit Iazov. Elle aussi peut te tuer. » Trop tard. À son corps défendant, Baranko se sentit comme engourdi, et son esprit se mit à dériver. Un amoncellement de cadavres dans une fosse commune ; des corbeaux leur picorent les yeux. Clous rouillés plantés dans tes testicules. Une grosse mouche bleue écrasée sur une croûte de pain : elle a lâché ses vers qui grouillent autour d’elle. Cadavre d’un noyé, sa chair verdâtre prête à éclater, remontant à la surface d’une mare. Tu manges la croûte de pain. Une table couverte de sang et de merde, au sous-sol du QG de Grozny ; cette fois, c’est toi qui es sanglé dessus. Dégaine ce putain de flingue et fous-le dans ta bouche. Baranko se reprit d’extrême justesse ; sa main agrippait déjà la crosse du Makarov. Il se mordit la langue de toutes ses forces, et la douleur brutale acheva de le ramener à la réalité. Un gloussement ravi, à l’intérieur de sa tête, alors que le sang envahissait sa bouche. Une autre fois, peut–être… Il jeta un coup d’œil halluciné à ses compagnons. Le visage des deux généraux était affreusement crispé. Eux aussi luttaient contre la folie qui suintait de la cellule comme le pus d’un abcès. Le jeune garde semblait tétanisé, les yeux ouverts comme des soucoupes. Un lapin dans les phares d’une voiture, pensa Baranko.

Un nouveau raclement dans la cellule, plus près cette fois. Peut–être une forme blanchâtre indistincte, à la limite de la visibilité. La voix reprit sur un mode plus aigu, comme la ritournelle d’un enfant dérangé : « Yngvi est gentil maintenant. Yngvi est gentil…

— Je sais que tu es gentil, prononça Iazov avec effort. Tu vas être récompensé. Nous avons retrouvé ton père. Tu te souviens ? C’est lui qui t’a envoyé ici pour que tu sois puni.

— Yngvi se souvient. Méchant papa. Méchant papa.

— Tu pourras le lui dire toi-même. Tu vas venir avec nous pour le retrouver. »

Un ricanement dément. « Yngvi voudrait bien. Mais il est trop faible. Les rats ne viennent plus. Yngvi a faim. Tellement faim…»

Baranko capta l’appel muet que Iazov lui faisait du regard et affermit sa prise sur le boîtier. Il se rendit compte que les deux généraux avaient eux aussi la main dans leur poche. Iazov fit deux pas de côté et se posta à côté du garde toujours pétrifié devant l’entrée de la geôle.