Point Zéro
11 h 59 UTC
Bon Dieu ! Qu’est–ce qu’ils ont bien pu foutre dans ta perf ?
La porte de la chambre s’ouvrit derrière lui. Joshua et One-Shot se tenaient dans l’encadrement : « Ça décoiffer grave, hein Caleb ? » jeta le géant hilare.
11 h 59 UTC
« Un A380 ?
— Reconverti en jet privé, acquiesça Joshua. Ce n’est pas le seul, d’ailleurs. Le prince Al-Walid d’Arabie Saoudite et l’émir du Qatar en ont aussi un depuis quelques années, mais ils les utilisent très peu. Grosse pression des mouvements écolos. Visiblement, nos nouveaux amis n’ont pas ce genre de scrupules…»
Joshua Tewaru et One-Shot avaient fait à Caleb un résumé succinct des événements de la mine de West Nicholson, depuis l’explosion du puits principal jusqu’à leur évasion inespérée.
« Tu pionces depuis seize heures, continua son ami. L’avion est équipé d’une unité médicale avec même un petit bloc opératoire, mais vu que tu étais en un seul morceau, on a pensé que tu préférerais te réveiller ici. On connaît ton goût pour les hôpitaux…
— Merci, les gars, sourit Caleb en parcourant la pièce des yeux. C’est vrai que ça surprend. Comment font–ils pour masquer à ce point le bruit des moteurs ?
— Absorbeurs dynamiques de bruit Bose-Toshiba. Ce qui se fait de mieux en technologie contrephase, fit Joshua en indiquant les petits boîtiers habilement dissimulés dans les angles de la pièce. Il y en a des dizaines dans tous les recoins de l’appareil.
— Avec ça, renchérit One-Shot qui inspectait le Kandinski en se curant le nez, gros moteurs pas plus de bruit que pet la mouche !
— Et le F-35 ? demanda Caleb. Il est là pour faire joli ?
— Les F -35, corrigea Josh. Il y en a trois. Formation d’escorte en flèche, le leader cinquante milles devant. Apparemment, le Second Chance – au fait, c’est le nom de cet appareil, va savoir pourquoi – ne se déplace jamais sans son groupe de soutien.
— Il y a aussi ravitailleurs… intervint One-Shot.
— Effectivement, cet engin peut être ravitaillé en vol. On en a eu une démo il y a une heure. Ça fait qu’il pourrait rester des jours en l’air sans avoir besoin de regagner la terre ferme. Je passe sur les autres équipements tactiques : électronique blindée classe Nuke 3, contre–mesures, furtivité active…»
Caleb se leva, fit quelques pas vers la baie vitrée et laissa son regard dériver sur le moutonnement des cumulus à des kilomètres au–dessous ; l’avion de chasse n’avait pas bougé.
« C’est dingue ! dit–il d’un ton perplexe. Ces types déploient une logistique que moins de dix pays au monde pourraient se payer, et il s’agit d’une boîte privée. Ils envoient un commando de niveau DELTA pour nous… ou plutôt pour me porter secours. Quant à cet appareil… à cinquante mille dollars l’heure de vol plus autant pour le groupe de soutien, j’ai du mal à croire qu’ils agissent par philanthropie. Et vous me dites qu’à aucun moment ils n’ont fait allusion à leurs objectifs ?
— Départ mine plutôt rock’ n roll, rigola One-Shot. Pas beaucoup temps pour parlotte.
— Ils vous ont au moins dit où nous allions ?
— Non plus, répondit Joshua. Après notre départ de Durban, on a fait une escale à Dubaï pour charger du monde et pas mal de matos, depuis on file plein ouest. Pas moyen de leur soutirer des infos. Tout le monde est bien poli, officiellement nous sommes les invités de la K2, mais chaque fois qu’on pose une question c’est “Vous saurez bientôt.” Même chose pour cet appareil. On a pu se balader partout, mais dès qu’on leur demande pourquoi leur engin est mieux équipé qu’Air Force One, on nous dit qu’il s’agit du jet privé de Kendall Kjölsrud, comme si ça expliquait tout.
— Kjölsrud ? Le milliardaire ? Il n’est pas mort depuis des années ?
— Apparemment, ce n’est pas l’avis des gens à bord. Et ils n’ont pas l’air d’apprécier qu’on leur pose la question…»
Caleb jeta un dernier coup d’œil à l’extérieur, puis se retourna vers ses amis : « Josh, tu ne m’avais pas dit que tu avais bossé comme analyste il y a quelques années ? Dans le secteur financement du terrorisme ?
— Analyste, c’est beaucoup dire, sourit l’intéressé. C’était juste après Aman Shah, pendant que tu jouais les légumes à Édimbourg. Vu ce qui restait de ma jambe, les toubibs ne me voyaient pas reprendre un jour du service actif. Au bout de trois mois à gober du Percodan, je commençais à tourner en rond…
— Infirmières marre aussi toi fouiller sous les jupes, précisa One-Shot.
— À force de tanner l’état–major, Auckland a fini par me dégoter un
petit job au SIS(4). Le Service venait d’inaugurer sa division crime organisé et avait besoin d’un type calé en langues pour étudier les flux financiers entre grandes entreprises internationales et mafias asiatiques, notamment yaks et triades. En réalité, mon boulot consistait surtout à approvisionner la cafetière et à caler les étagères avec ma béquille. N’empêche qu’au passage, j’ai quand même appris deux trois trucs utiles sur les multinationales, si c’était ta question.
— Ta modestie te tuera, Josh. Tu pourrais nous briefer un peu sur la K2 ? Ce que j’en sais tiendrait sur un timbre-poste…
— Avec ce que je vais t’en dire, ça fera deux timbres-poste. Bon, je te livre ça en vrac : le nom de Kendall Kjölsrud apparaît pour la première fois au milieu des années 70. Origine américano-suédoise. Date de naissance : inconnue. Background : inconnu. Les rares photos disponibles montrent un homme qui semble déjà assez âgé. Apparemment très fortuné dès le départ, origine du magot inconnue. Ses affaires explosent avec le dépôt d’un brevet révolutionnaire pour un trépan destiné aux forages pétroliers, plus quelques investissements risqués dans l’aéronautique qui se révéleront de véritables fontaines à dollars. Fonde la K2 Industries dans la foulée ; maison-mère à Lancaster, au nord de Los Angeles. Rapidement, il touche à tout : industrie lourde, mines, chantiers navals, informatique, labos pharmaceutiques… mais la colonne vertébrale du groupe reste l’armement, le pétrole et l’aérospatiale. Très lié au complexe militaro-industriel américain. À mesure que la boîte se développe, le rideau de fumée autour de Kjölsrud ne cesse de s’épaissir. Dernière apparition publique au début des années 90, aux obsèques d’une ancienne actrice de Hollywood…
— Ça fait vingt–cinq ans ! Tu m’étonnes que tout le monde le croie mort et empaillé…
— En effet, il ne se passe pas un mois sans qu’un quelconque magazine financier n’annonce sa mort. La K2 ne prend même plus la peine de démentir. Depuis des années, sa version officielle est toujours la même : le boss est en retrait, mais toujours aux commandes. En réalité, toutes les fonctions directoriales sont assumées par son associé, Viktor Bernstein.
— Le magnat de la Nano Valley ?
— Et avant ça ex-troisième homme de Microsoft – heureusement, il a fourgué ses actions à temps… C’est lui qui a réussi à imposer un quasi-monopole de la K2 dans tout ce qui touche à la nano-ingéniérie. Et aussi lui qui a lancé le Kjôl Cola en décembre 2012…
— Je m’en souviens, sourit Caleb : “Avec Kjôl Cola, la fin du monde peut attendre !”
— Huit milliards de dollars engrangés en cinq ans. Le plus gros succès mondial de tous les temps dans l’industrie alimentaire.
— Je ne pige pas, fit Caleb en hochant la tête. Un groupe de cette taille devrait être en permanence sous le feu des médias. Comment font–ils pour être aussi discrets ?
— Deux explications. Primo, un refus obstiné de Kjölsrud – ou de Bernstein ? – d’introduire la K2 en bourse. Vieux capitalisme industriel à l’ancienne, ces mecs pourraient bouffer le Luxembourg au petit déjeuner, mais ils gèrent leur boîte comme si c’était l’épicerie du coin. Un management jugé archaïque, mais qui leur garantit une indépendance absolue en matière de choix stratégiques et une faible visibilité des milieux financiers. Deuxio, une parfaite maîtrise de leur com. Pour le public, la K2 c’est un logo décliné à l’infini, une boisson culte, quelques chaînes de fast-food et une forte présence dans l’environnement et l’humanitaire, les seules activités où le groupe se montre au grand jour. Dans tous les autres secteurs – où il fait 95 % de son chiffre d’affaires –, il se dissimule derrière une jungle inextricable de filiales, de prête-noms et d’entreprises offshore : plus de trois mille identifiées à ce jour. Le tout dans la plus parfaite légalité, grâce à une armée de juristes de très haute volée : la K2 détient sept des vingt plus gros cabinets d’avocats des USA et possède des parts dans tous les autres.
— Des connexions avec le crime organisé ?
— Aucune démontrée. Il y a très longtemps, on a évoqué de possibles liens entre Kjölsrud et certaines mafias de la côte ouest, mais rien n’a jamais pu être prouvé. Le groupe fait bien sûr l’objet d’innombrables procédures pour violation des lois antitrust, mais à part ça, leurs activités semblent clean. Pour ce qu’on en sait…»