Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 240 sur 319

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Point Zéro

Chapitre 25

 

1er mars 2018 – 12 h 55 UTC

 

L’avion passa à quarante-sept centimètres au–dessus de la crête.

À l’instant précis où la coque déchiquetée frôlait les rochers couverts de lichens, Caleb jeta un coup d’œil en l’air. Pour découvrir, à travers le plafond éventré du cockpit, un spectacle qu’il n’oublierait jamais. L’aile géante du Dornier n’était plus qu’une dentelle métallique déformée et constellée de gigantesques déchirures à l’emporte-pièce. Les quatre moteurs encore en fonctionnement étaient en flammes et vomissaient d’énormes panaches de fumée noire dans un effrayant cliquetis de mécaniques à l’agonie.

Le jeune homme s’arracha à cette vision terrifiante pour reporter aussitôt son attention sur les commandes. Après avoir franchi l’obstacle, l’avion désemparé volait – ou planait ? – à quelques mètres seulement au– dessus d’une étendue de neige pourrie qui marquait la limite inférieure du glacier. La longue vallée encaissée s’ouvrait maintenant devant eux et grimpait en pente douce sur le flanc du mont Paget, comme un colossal tremplin de ski qu’ils auraient abordé par le bas. Caleb comptait à l’origine utiliser cette déclivité naturelle pour freiner l’avion en le maintenant dans l’axe de la pente ; cela ne serait plus possible désormais : sans train de glissement, l’appareil allait devenir incontrôlable dès qu’il toucherait la neige.

Il faudra bien s’en contenter, pensa–t–il avec fatalisme.

Déjà, les commandes mollissaient à nouveau. Plutôt que d’essayer de contrecarrer le décrochage maintenant inéluctable, Caleb choisit d’accompagner le mouvement en poussant doucement le levier ; docile, l’avion s’inclina pour son ultime approche.

L’impact initial fut étonnamment doux, amorti par les deux mètres de neige fraîche tombés les jours précédents. Le vieil avion rebondit une première fois en gémissant de toute sa structure et parcourut encore quelques dizaines de mètres en vol plané, comme s’il ne pouvait se résoudre à quitter pour toujours l’élément aérien. Puis il retomba lourdement et partit en dérapage en creusant un sillon de plus en plus profond dans la neige.

C’est là que les choses commencèrent à se gâter.

Sous l’effet de la décélération, le fuselage s’inclina doucement sur le côté. À peine l’aile droite eut–elle touché la surface qu’elle se plia puis s’arracha d’un seul tenant dans un fracas effroyable ; en se rabattant vers l’arrière, l’énorme structure métallique vint heurter la queue de l’avion et détruisit ce qui restait de l’empennage. Animée d’un mouvement de toupie, la carcasse mutilée se mit alors à tournoyer mollement sur elle–même, tout en glissant à toute allure en direction du versant oriental de la vallée. À l’intérieur du cockpit en ruines, Caleb et Kjölsrud étaient ballottés comme des fétus et s’accrochaient à ce qu’ils pouvaient pour ne pas être éjectés.

« On file droit sur les rochers ! » cria le milliardaire.

Il disait vrai : à moins de trois cents mètres, un chaos de blocs erratiques marquait la lisière latérale du glacier. Un piège mortel où leur glissade allait les précipiter dans quelques secondes.

« J’ai vu ! répondit Caleb. Mais on ne peut plus rien faire ! »

Soudain, l’avion heurta quelque chose de dur – un rocher affleurant la croûte de glace ? – avec une violence telle que l’un des moteurs encore en place sur le moignon d’aile gauche s’arracha de son support et vint frôler le cockpit. Du coup, l’appareil cessa de tourner sur lui–même, sans pour autant ralentir sa glissade vers la barrière de rochers.

« Moi, je sais quoi faire ! » hurla tout à coup Kjölsrud. Joignant le geste à la parole, le milliardaire tira un gros levier métallique situé sur la droite du cockpit. Caleb avait déjà remarqué cette commande qui ne semblait pas servir au pilotage et avait oublié d’en demander l’usage. « Qu’est–ce que vous foutez, bon sang ? » cria–t–il.

Un bruit de chaîne se fit entendre au milieu du vacarme ambiant.

« Ce que je fais ? dit Kjölsrud avec un ricanement dément. Je jette l’ancre, Caleb ! Je jette l’ancre ! »

Comme ses descendants directs les grands hydravions transocéaniques qui atteindraient leur apogée au début des années cinquante, le Dornier Do– X était équipé d’un système de mouillage permettant son ancrage temporaire lors d’escales en eau peu profonde. Au moment où Kjölsrud actionna la commande de largage, les deux ancres à jas de six cents livres chacune quittèrent leur logement situé à la proue, dévidant derrière elles trente mètres de chaîne à gros maillons.

Sans effet apparent : l’avion continuait sa course folle, qui paraissait même s’accélérer du fait d’une légère déclivité du glacier sur ses bords. Ils étaient à moins de cent mètres de l’impact, que rien ne semblait plus pouvoir empêcher.

Au mépris de toute prudence, Kjölsrud se pencha pour regarder ce qui se passait : « Ça ne marche pas ! lança–t–il avec fureur. Les ancres rebondissent, elles ne trouvent pas à s’accrocher !

— Crevasse devant ! avertit soudain Caleb. Cramponnez-vous ! »

Une longue entaille d’une profondeur indéterminée et qui devait faire une bonne quinzaine de mètres de largeur barrait en effet la bordure du glacier. L’obstacle ne s’était dévoilé qu’au dernier moment, si bien qu’ils furent dessus avant même d’avoir eu le temps de réaliser le danger.

Paradoxalement, c’est ce qui leur sauva la vie.

Emportées par leur élan, les soixante tonnes de l’avion franchirent d’un seul bond le gouffre béant pour retomber de l’autre côté avec un choc qui acheva de disjoindre la carcasse en ruines. L’aile droite en profita pour s’arracher à son tour, dans un fracas épouvantable et une gerbe d’étincelles. Une demi–seconde plus tard, les deux ancres remorquées par l’appareil tombaient dans la crevasse. L’une d’entre elles rebondit aussitôt et ressortit du trou comme propulsée par un fouet pour venir frapper l’arrière du fuselage. L’autre réussit à crocher dans une faille de la paroi de glace, à une douzaine de mètres de profondeur ; un instant plus tard, sa chaîne se mettait en tension.

Le résultat fut immédiat et dévastateur. En une fraction de seconde, la carlingue démantibulée fit une volte-face à cent quatre–vingts degrés. Le nez de l’avion jusqu’à deux mètres en avant du poste de pilotage s’arracha d’un coup dans un fracas à percer les tympans, pendant que le reste du fuselage basculait lourdement sur le côté. Mais le choc d’une brutalité inouïe avait rempli son rôle : absorber la quasi-totalité de l’énergie cinétique de l’appareil. Ce qui restait du Dornier glissa encore doucement sur quelques mètres pour s’immobiliser enfin.

Moins de vingt pas le séparaient du chaos rocheux qui bordait le glacier.

Caleb mit plusieurs secondes à réaliser que l’épave ne bougeait plus, et c’est seulement à ce moment qu’il commença à relâcher sa prise sur le montant en acier de la porte du cockpit ; il l’avait serré tellement fort que ses doigts en étaient engourdis. Kendall Kjölsrud gisait en tas au pied du tableau de bord et se redressa avec un geignement de douleur alors que Joshua pénétrait en titubant dans le poste de pilotage. Les trois hommes échangèrent un regard qui se passait de commentaire.