Point Zéro
19 h 35 UTC
— Ce que vous cherchiez, dit la vieille dame avec un sourire malin. Tout n’est pas là, bien sûr. Il y en avait trop, alors j’ai caché le reste de la même manière dans un recueil de poésies siciliennes, et dans un classeur avec une collection de patrons pour le point de croix. Les deux sont dans le salon.
— Bien en évidence, comme Celui–ci ? dit Caleb.
— Bien sûr. Ettore disait que c’était la meilleure manière de dissimuler quelque chose. Qui irait s’intéresser aux recettes de cuisine d’une vieille femme ?
— Pourtant vous nous avez dit tout à l’heure que vous aviez tout brûlé, s’étonna Gretchen Vogt.
— C’est que je ne savais pas encore très bien à quoi m’en tenir à votre sujet, ma chérie. Ettore m’avait effectivement conseillé de tout détruire. Mais il m’avait dit que je n’étais pas obligée de le faire tout de suite ; vous savez, je crois qu’au fond de lui–même, il ne pouvait se résoudre à l’idée que le travail de sa vie parte en fumée. Il m’avait dit aussi que si quelqu’un venait qui me paraissait honnête – c’est le mot qu’il avait utilisé, onesto – alors je pourrais lui remettre les plans. Vous imaginez à quel point il me faisait confiance…
— Et vous pensez que nous sommes des gens… honnêtes ? demanda Caleb avec un pétillement malicieux dans le regard.
— Pour dire le vrai, mon garçon, je n’en suis pas encore tout à fait sûre. Mais j’arrive à un âge où il ne faut pas être trop difficile, vous ne croyez pas ? »
Une fois que les rires furent retombés, la vieille dame ajouta : « Vous avez beaucoup de chance, vous savez. Je ne vais pas vers la jeunesse, et je craignais de plus en plus de partir dans mon sommeil comme Ettore, sans avoir eu le temps de respecter sa volonté. Je comptais tout brûler dans peu de temps : nous avons une tradition en Sicile qui veut qu’on fasse un grand feu le dimanche de Pâques, pour célébrer la Résurrection ; ç’aurait été l’occasion rêvée…
— C’est quand, le dimanche de Pâques ? demanda Joshua.
— Dans un mois », dit Angelina Pazzi.
19 h 35 UTC
Le soleil était couché depuis longtemps quand ils prirent enfin congé. Kjölsrud avait réitéré sa proposition d’accueillir Paola à la fondation ARES de Pacific Palisades. Angelina Pazzi avait dit qu’elle allait y réfléchir ; mais vu les regards complices que Sanjiv et la jeune fille n’avaient cessé d’échanger alors qu’ils étaient tous deux en train de classer les papiers d’Ettore Majorana, il semblait probable que la vieille dame n’aurait pas son mot à dire.
Alors qu’ils redescendaient les antiques rues pavées en direction du parking situé à côté de la place centrale, Caleb se rapprocha du milliardaire.
« Alors, lui dit–il. On dirait que vous allez pouvoir changer le monde, finalement ?
— Je n’en sais rien, Caleb. Mais du moins, je vais m’y efforcer… En tout cas, je sais à qui je dois le succès de cette aventure. Pour votre info, un virement de dix millions de dollars vient d’être crédité sur le compte de la Hard Rescues.
— C’est très généreux de votre part, fit Caleb avec un sourire ironique.
— Généreux ? s’esclaffa l’autre. En termes de retour sur investissement, je crois que je n’aurai jamais fait meilleure affaire de toute mon existence ! »
Ils passèrent un coin de rue, et une bourrasque de vent froid les assaillit, faisant voler la poussière autour d’eux. Avec le crépuscule, la température jusqu’alors estivale avait chuté de façon soudaine, et à l’altitude où se trouvait le village, la nuit promettait d’être plus que fraîche. Caleb toussa sèchement, comme il le faisait de temps à autre depuis la veille.
« Vous devriez porter un chapeau, mon garçon, observa Kjölsrud en désignant le bada informe qui n’avait pas quitté le sommet de son crâne de toute la journée. C’est souverain contre les refroidissements. Après tout, on est encore en hiver…
— J’y penserai », dit Caleb.
Ils passèrent un nouveau tournant : le petit parking était devant eux, avec la vieille limousine de Giorgino Borghese garée en plein milieu. L’un des deux porte–flingues fumait tranquillement sa clope, assis contre l’aile avant ; un point rougeoyant à l'intérieur de l’habitacle indiquait que l’autre était en train de faire de même.
Ça promet, songea Caleb avec fatalisme. Déjà qu’à l’aller, ça puait l’oignon…
« Pas mécontent que ce soit terminé, maugréa Viktor Berns-tein. On récupère Poppy, et on se casse. Ce n’est plus de mon âge, de crapahuter comme ça.
— Terminé ? fit Kjölsrud sur un ton sarcastique. Au contraire, ça vient juste de commencer… Depuis le temps tu devrais le savoir, Viktor : avec moi, la vie n’est qu’un éternel recommencement ! »
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