Point Zéro
15 h 12 UTC
— Il y a autre chose, Vandell. Ça n’était pas une secousse sismique hier soir. Semtex. Le puits a été saboté.
— Nom de Dieu ! rugit Joshua Tewaru. Je me doutais d’un truc comme ça ! La disparition de Caleb les arrangeait, et ils mijotaient certainement de nous faire porter le chapeau pour les dégâts occasionnés à la mine !
— Ce qui me fait dire que vous devriez ramasser votre copain, opina Richardson. Notre ami le directeur Tsvangiwi vient certainement de passer une heure à essayer de clôturer un certain compte aux îles Caïmans, si bien qu’il nous a foutu la paix. Le problème, c’est qu’il doit être à présent en train de surveiller les cotations à la bourse de New York ; j’aimerais autant que nous mettions les voiles avant qu’il ait fini. Notre hélico est prêt à décoller, et il y a de la place pour vous quatre. Je vous suggère très vivement de venir avec nous…
— Pour aller où ? demanda Gretchen Vogt. Pour l’instant, vous et votre petite copine n’avez pas été très clairs sur ce que vous nous voulez…
— À votre place, miss, je ne ferais pas trop la difficile. Je peux vous assurer que, quoi que nous vous réservions, ce sera toujours préférable à soixante ans de prison dans ce trou à rats.
— Il a raison, dit Joshua. On aura toujours le temps de revenir faire une petite visite de courtoisie à ces fumiers. »
15 h 12 UTC
« Halte ! Plus un geste ou nous tirons ! »
Joshua Tewaru et Gretchen Vogt avaient déjà déposé leur ami toujours inconscient dans l’hélico et les autres s’apprêtaient à y monter lorsque toutes les sirènes de la mine s’étaient mises à hululer.
Et merde ! pensa Poppy. Encore trente secondes et c’était bon.
Les trois jeeps venaient de piler à dix mètres d’eux. Tsvangiwi et une douzaine de ses gardes en bondirent. Tous étaient lourdement armés et arboraient des faces menaçantes. Le directeur écumait de rage : « Vous vous êtes bien foutus de ma gueule, vous et votre copain ! hurla–t–il à l’adresse de Vandell Richardson. L’OPA de l’AngloZulu a été annulée juste avant la reprise des cotations !
— Il faut croire que votre mine n’était pas un si bon investissement, rigola l’intéressé. En ce qui nous concerne, nous avons terminé notre job, alors on vous laisse votre taupinière… Au fait, comment vont vos petites affaires dans les Caraïbes ?
— Espèce de fumier ! Mon compte est bloqué, et l’historique des transactions a été transmis à la Banque Nationale du Zimbabwe ! Soi-disant dans le cadre de la politique anti-blanchiment de la Bessemer !
— Condoléances, mon petit gars… Comment dit-on en shona ? »
Ça suffit, Vandell, transmit Poppy en neural. Arrêtez de l’asticoter, il va finir par défourailler.
Tu as raison, émit l’ex-marine. C’est le moment de voir ce que donne ton idée de tout à l’heure. Ombre 2, coup de semonce. Une des jeeps, ça devrait suffire.
« Je serai peut–être mort demain, était en train de gueuler Tsvangiwi, mais vous, c’est tout de suite ! Vous, dans l’hélico ! Descendez et…»
À cet instant précis, il y eut un flash lumineux surpuissant et une énorme onde de chaleur faillit les renverser, comme si l’on avait ouvert la porte d’un haut-fourneau. Vandell et Poppy avaient briefé les autres, aussi avaient–ils tous fermé les yeux juste avant l’explosion lumineuse. Ce n’était pas le cas du directeur et de ses sbires, qui étaient tombés à terre et se frottaient les paupières en gémissant.
« Rassurez-vous, vous n’êtes pas aveugles, dit Vandell Richardson. Le faisceau est très focalisé, vous aurez retrouvé la vue dans quelques secondes. »
Comme pour confirmer ses paroles, Tsvangiwi s’était déjà relevé ; l’air complètement éberlué, il contemplait de ses yeux larmoyants le cratère fumant qui se trouvait à l’emplacement d’une des jeeps. Le véhicule, réduit à l’état d’une masse écrasée et à moitié fondue, avait été projeté à plusieurs mètres ; une épaisse fumée noire puant le caoutchouc brûlé et le métal en fusion montait de cette carcasse informe. Poppy Borghese se tourna vers le mont Olympus, dont la silhouette massive se dessinait à l’est ; elle plissa les yeux pour essayer de distinguer l’hélico de soutien, sans y parvenir.
Merci pour le rayon de la mort, les gars, transmit–elle.
« Laser mégajoule tactique, lança Richardson. Dérivé du prototype Northrop Grummann de 2009, avec pas mal d’innovations de notre cru. Voilà ce que ça donne en faisceau large, mais il peut aussi faire de jolis petits trous bien fumants dans un crâne – ce qui va vous arriver si vous ne jetez pas tout de suite vos flingues. »
Le directeur et ses hommes se regardaient maintenant avec effarement : une tache rouge était apparue au milieu du front de chacun d’entre eux et les suivait dans tous leurs mouvements. Richardson eut un sourire ironique et poursuivit : « Désignateur multicibles. Peut couvrir jusqu’à trente objectifs simultanément, vous auriez dû amener des potes. Une fois verrouillé, il ne vous lâche plus ; vous pouvez courir, sauter, il reste pointé pile sur le centre de votre tête. L’IA à l’autre bout a une très bonne vue et des réflexes de l’ordre d’une nanoseconde. Vous braquez votre arme sur nous, vous êtes morts. Idem si vous vous approchez à moins de deux mètres, ou de n’importe quel obstacle derrière lequel vous pourriez vous dissimuler.
— J’aurai quand même le temps de vous crever, toi et ta salope ! » hurla Tsvangiwi en levant le canon de son fusil d’assaut.
L’arme se vaporisa entre ses mains, projetant des débris de métal en fusion à deux mètres à la ronde. Le directeur tomba à genoux en fixant un regard halluciné sur les deux moignons noircis qui terminaient ses avant– bras. Terrifiés par le spectacle, ses hommes jetèrent leurs flingues et levèrent les mains en l’air.
« Ce connard n’a que ce qu’il mérite, jeta Vandell. On s’arrache, Poppy ?
— Pas fâchée », répondit la jeune femme.
Elle allait grimper dans l’hélicoptère quand une détonation sèche retentit ; la verrière blindée du cockpit s’étoila à moins de vingt centimètres d’elle. Elle se jeta à terre et rampa derrière la maigre protection offerte par le patin de l’hélico. Vandell Richardson et One-Shot s’étaient planqués derrière une des jeeps.
Ombre 2, vous faites quoi, bordel ? transmit Richardson. Tireur embusqué ! Dégommez-le !
Désolé Ombre 1, on ne le situe pas.
Poppy leva un peu la tête pour essayer de distinguer le tireur. Juste à temps pour repérer l’éclat de la détonation suivante. Le projectile s’enfonça dans le patin de l’hélicoptère à quelques centimètres de sa tête, arrachant des esquilles de métal qui vinrent se planter dans sa combinaison.
« Vandell ! hurla–t–elle. Bâtiment de la direction ! Fenêtre du premier étage ! »
Vous avez entendu, Ombre 2 ?
Affirmatif, Ombre 1. Cible hors champ, je répète hors champ !
Et merde ! pensa Poppy. La fenêtre d’où le type les arrosait se trouvait sur le côté ouest du bâtiment, donc hors d’atteinte du laser posté sur le kopje. Là où tu te planques, il va t’aligner comme au champ de foire, se dit–elle en se rappelant soudain que le blindage de son casque était H.S..
« One-Shot ! » gueula Joshua depuis la carlingue de l’hélico.
Le géant bondit et entama un roulé-boulé rapide sur la gauche de la jeep. Comment fait–il pour bouger aussi vite ? eut juste le temps de se demander Poppy. Déjà il se relevait et dans le même mouvement fluide épaulait son vieux Dragunov SVD sans même faire mine de viser. L’aboiement sec du canon. Un cri brutalement interrompu. Puis plus rien.
« Œil gauche. Cent vingt–cinq mètres. Facile », dit–il avant de remettre son arme à l’épaule. Puis, en se tournant vers Vandell Richardson qui le regardait, médusé : « Pas mal votre laser. Mais faut lui apprendre tirer dans les coins. »
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