Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 306 sur 319

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Point Zéro

12 h 43 UTC

L’homme au bout de la table était vieux, malade et d’une obésité malsaine ; il se tenait dans un grand fauteuil en bois ouvragé à l’allure de trône, dans une pose qu’il voulait sans doute majestueuse, mais que la vacuité des lieux rendait seulement pathétique. Malgré la fraîcheur relative des murs épais, il suait abondamment, et sa peau blafarde luisait d’un reflet moite. Dans le visage envahi de mauvaise graisse surnageaient un nez en bec d’aigle et deux petits yeux calculateurs. Il les laissa s’approcher sans rien dire, prenant tout son temps pour les toiser l’un après l’autre du regard. Puis, semblant satisfait de son examen, il se leva avec difficulté – il avait une jambe raide et s’aidait d’une grosse canne en bois noueux. Il fit trois pas pesants vers eux puis s’immobilisa, le souffle court. Son regard était vissé sur Poppy. Un silence lourd s’éternisa, puis soudain le vieil homme ouvrit les bras : « Abbrazzu, sorella », dit–il d’une voix curieusement fluette.

« Salut, petit frère… Contente de te voir », soupira l’intéressée en acceptant mollement l’étreinte, et en déposant sur la joue moite un baiser sans chaleur.

 

12 h 43 UTC

 

Le déjeuner avait été sinistre. En l’honneur de ses hôtes, le maître des lieux avait pourtant fait un effort, en faisant installer une grande table à l’ombre du gigantesque olivier qui se dressait dans la cour de la propriété.

« Tu n’aurais pas pu choisir un autre endroit, avait lancé Poppy en hochant la tête d’un air de reproche.

— Désolé, avait ronchonné le gros homme visiblement vexé. Je croyais que ça te rappellerait de bons souvenirs…»

Le ton était donné. Le reste du repas s’était déroulé dans un silence pesant, à peine interrompu par de vaines tentatives de part et d’autre pour engager un semblant de conversation. La nourriture était quelconque : un méchant ragoût de pommes de terre trop épicé où flottaient quelques morceaux de viande coriace, le tout arrosé de ce qui devait être le fleuron de la viticulture locale – en réalité, une triste piquette qui raclait les papilles et laissait une amertume déplaisante au fond de la gorge. Caleb et ses amis s’étaient contentés d’ingurgiter le strict minimum imposé par la politesse ; seul One-Shot se régalait, imité en cela par la quinzaine d’hommes de main qui bâfraient à la table voisine tout en discutant entre eux en dialecte sicilien. Le service était assuré par une vieille domestique à l’air revêche, apparemment l’unique femme de la maisonnée.

Tout en piochant les rares morceaux qui lui paraissaient comestibles dans son brouet, Caleb avait regardé le vieil homme et sa sœur – de huit ans son aînée, mais qui aurait pu être sa petite-fille – échanger des banalités tout en évitant soigneusement de se regarder en face. Ce n’était pas qu’ils se détestaient, c’était pire : ils n’avaient strictement rien à se dire.

Et il savait pourquoi.

La veille au soir, alors que le Second Chance venait de rejoindre sa place de garage sur le tarmac de Rome-Fiumicino, elle l’avait pris à part de façon inattendue pour lui raconter l’histoire de sa famille ; elle était à nouveau à moitié ivre, et il l’avait laissée s’épancher pendant près d’une heure tandis qu’elle descendait bourbon sur bourbon, comprenant qu’elle tentait ainsi d’alléger un peu son sentiment chronique de culpabilité.

Lorsqu’elle avait fait le choix d’installer son frère cadet à la tête du clan Borghese, cette décision lui avait paru à la fois judicieuse et la seule possible : les lois très strictes qui régissaient la vie des Familles excluaient qu’une femme pût occuper cette fonction, et sa proche parenté ne comptait aucun autre représentant mâle qui fît l’affaire. Il lui avait fallu des années pour mesurer l’erreur commise. Giorgino Borghese n’était pas à proprement parler stupide, mais il n’avait pas non plus inventé la poudre à canon. Surtout, c’était un impulsif et un velléitaire cruellement dépourvu du minimum de stratégie nécessaire pour diriger une entreprise de premier plan, fût–elle criminelle. Après avoir atteint sa majorité, il avait tout de même réussi pendant trois décennies à compenser ses piètres qualités de chef par une férocité sans pareille, même au regard des normes locales ; cela lui avait permis de maintenir les affaires de la Famille à peu près à leur niveau d’après-guerre, mais sans pouvoir les développer. Les choses avaient commencé à se gâter à la fin des années quatre–vingt, lorsque ses consigliere de la première heure étaient décédés les uns après les autres. Resté seul aux commandes, Giorgino Borghese les avait remplacés par des hommes médiocres et avait redoublé de cruauté à l’égard de ses concurrents. Bien que remarquablement conservatrices et peu enclines à se débarrasser d’un chef de clan au simple motif de son incompétence, les instances dirigeantes de l’Honorable société avaient fini par s’émouvoir de la situation. S’en étaient suivis dix ans de violences au cours desquelles les troupes de la Famille avaient été méthodiquement décimées ; Giorgino lui– même avait survécu à trois tentatives d’assassinat, dont la dernière avait tué sa femme et l’avait laissé estropié. Pour son malheur, cette période coïncidait aussi avec les premières actions d’envergure de l’État italien contre le crime organisé, et avec l’implantation sur l’île de groupes mafieux étrangers peu respectueux de l’ancien code d’honneur. Ces deux facteurs avaient précipité la chute d’un clan qui régnait jadis sur tout le centre-est de la Sicile : à la fin des années 2000, Giorgino Borghese ne contrôlait plus que quelques cantons miséreux au pied de l’Etna et, progressivement dépossédé de ses activités les plus lucratives, se bornait à vivoter en prélevant le pizzu sur des populations massivement touchées par le chômage.

Poppy avait observé de loin ce naufrage dont elle se sentait en grande partie responsable, tout en éprouvant un désintérêt croissant vis-à-vis de ce frère brutal et obtus si différent de leur père. De son côté, lui–même avait fini par nourrir un vif ressentiment à son égard, à partir du moment où, malgré ses demandes réitérées, il avait compris qu’elle ne lui ferait jamais partager le traitement de longévité. Leurs rencontres s’étaient progressivement espacées ; la dernière remontait à plus de quinze ans, et, sans les aventures qu’ils venaient de vivre au cours des deux dernières semaines, elle n’aurait sans doute jamais refait le déplacement.

Après que Poppy eut terminé son récit et fut retournée tant bien que mal dans sa cabine, Caleb était resté seul quelque temps à réfléchir dans le bar du Second Chance. Il saisissait un peu mieux, désormais, les étapes du parcours intérieur qui l’avait menée à ce qu’elle était aujourd’hui. Pour autant, il ressentait confusément que ce qu’elle venait de lui révéler n’était qu’une manière détournée d’explorer les racines de sa culpabilité, sans oser aborder de front le noyau dur de sa souffrance. Il persistait une zone d’ombre, et de taille.

Qu'était–il arrivé à Michael Borghese ? Comment était–il tombé aux mains des Russes ?

Mais ça, elle n’était manifestement pas décidée à en parler.

« Charmante conversation », grommela Giorgino Borghese en repoussant son assiette et en essuyant ses lèvres épaisses sur un mouchoir à carreaux un peu élimé. Puis il fit signe à la vieille femme de débarrasser, avant de poursuivre : « Ça fait toujours plaisir de t’avoir à déjeuner, Poppy. Surtout pour une visite aussi… désintéressée, hé ? »

Elle haussa les épaules en lui jetant un regard peu amène.

« Peu importe, fît–il en baissant les yeux. Je ne pense pas que tu aies envie de t’éterniser, et tes amis non plus. Alors, venons-en à ce qui vous amène. Angelina Pazzi, c’est ça ?

— C’est ça. Tu as pu la localiser ? »

Le gros homme eut un sourire narquois : « Pas besoin, dit–il. Je la connais.

— Hein ?

— Et je ne suis pas le seul. Tout le monde ici la connaît, à trente kilomètres à la ronde. C’est l’ancienne directrice de l’école Don Bosco, à Santa Maria di Licodia. Elle s’occupait des petites classes. La moitié de mes hommes l’ont eue comme institutrice. Et aussi Luca, ton neveu. Au fait, sorella amata, tu te souviens que tu as eu des neveux ? »

Mimique gênée de Poppy. Comme elle l’avait révélé à Caleb, Giorgino avait eu deux fils, mais aucun ne se trouvait auprès de lui : l’un purgeait une peine de prison à vie pour le meurtre d’un entrepreneur de travaux publics réfractaire à l’impôt, et l’autre avait été éliminé à la scie circulaire à la suite d’une désastreuse tentative pour reprendre aux Albanais le contrôle de la prostitution dans le secteur de Catane.

« Je me doutais bien que tu t’en souvenais… Les liens du sang, il n’y a que ça de vrai, hein ? Pour en revenir à votre… amie, elle n’est pas à proprement parler de la Famille, mais elle est vaguement liée à nos cousins de Biancavilla, dans la plaine. Et c’est quelqu’un de très respecté ; après sa retraite, elle a continué pendant des années à donner gratuitement des cours aux gamins de l’orphelinat San Giuseppe, à Adrano. Ça ne fait pas très longtemps qu'elle a arrêté.

— Et elle vit bien à Castelluccio Paratore ? demanda Caleb.

— Exact, jeune homme. C’est tout près d’ici, à quelques kilomètres seulement. Par contre, vous avez bien fait de venir me voir d’abord. Les gens là–bas ne sont pas très causants, et par forcément bien disposés à l’égard des étrangers. Et comme je l’ai dit, cette dame est très respectée. Vous auriez pu avoir quelques… difficultés pour la rencontrer et récupérer vos fameux papiers. »