Point Zéro
17 h 09 UTC
— Je suppose que sans cela, rien de ce qui nous entoure n’aurait existé non plus », murmura Caleb.
Kjölsrud le regarda un long moment avant de répondre : « Vous supposez bien, Caleb. Sans cette rencontre entre Fermi et Majorana, l’histoire du vingtième siècle aurait été bien différente de celle que nous connaissons. Le réacteur nucléaire et la bombe atomique auraient sans doute fini par être inventés, mais certainement pas dans les années quarante… Pas d’Hiroshima, pas de Nagasaki. Pas de guerre froide dans la foulée. Et pas de projet Longspoon…»
17 h 09 UTC
Comme tant d’autres, le type assez corpulent en bleu de travail – un des mécaniciens de l’avion ? – avait préféré abréger ses souffrances plutôt que de continuer à endurer les affres de l’asphyxie. Lui avait choisi de se pendre à la rambarde du petit escalier qui menait au pont inférieur. Ses jambes touchaient les marches, si bien que son corps incliné en porte à faux bloquait complètement l’étroit passage vers le bas.
La macabre découverte doucha l’enthousiasme que les deux hommes avaient éprouvé en visitant les luxueux aménagements du Dornier et les ramena aussitôt à l’impitoyable réalité de leur situation.
« On jette encore un coup d’œil en bas, murmura Joshua, et on se casse. Il est temps de retourner auprès des autres.
— Bonne idée », approuva One-Shot. L’effet de l’antalgique que Sarah Miller lui avait injecté un peu plus tôt via le port IM de sa combinaison se dissipait peu à peu, et son omoplate brisée recommençait à le faire souffrir.
Pour emprunter l’escalier, ils durent déplacer doucement le cadavre, chose dont ils se seraient bien passés. Sous l’effet du gel intense, le corps avait acquis la consistance d’une planche de bois ; mis à part la coloration brunâtre qui donnait à sa peau momifiée l’aspect du vieux cuir, son état de conservation était stupéfiant. Difficile d’imaginer que ce type est accroché là depuis soixante–dix ans, pensa Joshua.
Quelques instants plus tard, les deux amis prenaient pied sur le pont inférieur. Ici, pas de moquettes épaisses ni de bois précieux, rien que la géométrie minimaliste des poutrelles métalliques et des cloisons en aluminium. D’imposantes membrures en duralumin, disposées à intervalles réguliers et ajourées pour laisser passer des kilomètres de câbles électriques et de canalisations hydrauliques, assuraient la rigidité de la longue coque ; d’avant en arrière, le pont comprenait une soute à ancres avec son guindeau électrique – le local servait aussi à entreposer les cordages et aussières utilisés lors des phases d’amarrage –, les réservoirs de carburant et une vaste soute à bagages.
Celle–ci n’était pas vide, comme ils s’y attendaient. Bien au contraire, il y avait un peu de tout : des piles de canots pneumatiques gonflables, un petit tracteur à chenilles, des tenues polaires, des caisses de rations de survie et même deux baleinières en bois d’un modèle similaire à celle dont ils avaient retrouvé les débris sur la plage.
Plusieurs corps humains pétrifiés par le froid gisaient dans des positions diverses. Ils n’étaient pas morts seuls : dans un coin, une grande cage renfermait les cadavres d’une vingtaine de chiens de traîneau. Dans leur agonie, les animaux avaient dû s’entre-tuer ou essayer de défoncer les parois de leur prison, et beaucoup présentaient des blessures épouvantables à la gorge ou aux pattes ; l’un d’eux avait réussi à passer la tête entre les barreaux en s’arrachant à moitié une oreille et était mort la gueule grande ouverte, les babines retroussées sur des crocs où le sang avait gelé. L’animal avait les yeux exorbités, et l’expression de terreur et de folie qui s’y lisait encore arracha un frisson à Joshua.
« C’est bizarre, remarqua–t–il à mi–voix. Certaines des caisses sont soigneusement arrimées alors que d’autres traînent en vrac, avec les sangles encore par terre… J’ai l’impression qu’ils étaient en train de charger tout ce matos quand ils ont été surpris par l’asphyxie. Comment se fait–il qu’ils soient morts si vite ?
— Regarde autour de toi, Josh, répondit One-Shot. Nous sommes dans la partie la plus basse de la coque, les parois latérales sont incurvées et forment un véritable entonnoir. Et pour faire bonne mesure, il n’y a aucune ventilation. Avec leur respiration plus celle des animaux, ils ont dû saturer l’atmosphère en gaz carbonique en un rien de temps… Ils ont dû perdre connaissance sans réaliser ce qui leur arrivait. Une mort miséricordieuse, en fin de compte.