Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 193 sur 319

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Point Zéro

03 h 21 UTC

« COMPENSEZ ! » hurla Kjölsrud à côté de lui.

Rien ne se passa. Les gouvernes semblaient complètement bloquées, comme soudées au plancher.

Dans un effort surhumain et avec le sentiment que c’était déjà trop tard, Caleb s’arc-bouta et recommença en appuyant de tout son poids sur les deux commandes. Et, enfin, quelque chose céda. Avec une lenteur désespérante, la pédale de gauche et le levier de direction commencèrent à répondre à la pression.

La lumière revint d’un seul coup. Sur sa gauche, Kjölsrud était presque debout sur son palonnier et, de son bras valide, pressait comme un forcené sur sa roue de direction pour joindre ses forces à celles de Caleb. Le jeune homme leva les yeux.

De l’autre côté des verrières maintenant constellées d’impacts et de rayures, les flots démontés de l’océan austral se ruaient à leur rencontre avec une vitesse effrayante.

 

03 h 21 UTC

 

À l’échelle des processus incroyablement rapides qui se déroulaient dans les réseaux neuronaux de l’IA, l’avion colossal était comme suspendu en lévitation à deux mètres du sol ; ses énormes hélices semblaient presque immobiles, et les flammes de vingt mètres qui jaillissaient des bouteilles JATO se mouvaient avec la lenteur d’algues dans un ruisseau paresseux.

Les deux tiers de l’appareil avaient déjà dépassé l’endroit où le portail de béton se trouvait quelques fractions de seconde auparavant, et seule sa queue était encore à l’intérieur du hangar. Avec ce qui ressemblait à la satisfaction du devoir accompli – mais aucun de ses concepteurs n’aurait jamais admis qu’il pût éprouver un tel sentiment –, le système robotique observa que l’avion n’avait apparemment subi aucun dommage important.

Dans le même temps, l’IA constata sans émotion que son propre anéantissement, ou plutôt celui de l’asimov qui après tout n’était que l’un de ses avatars, était imminent : les parois virtuelles résultant de l’affrontement des fronts d’onde détoniques étaient en train de s’effondrer, et la structure en béton armé qui avait résisté à soixante-douze ans d’enfouissement sous la banquise cédait de toutes parts. Sous les milliers de bars de pression générés par les explosions, de gigantesques fissures se formaient sur les parois du hangar, pendant qu’une grêle de fragments de béton commençait à remplir tout son volume. Les détecteurs de mouvement de l’asimov l’avertirent qu’une dalle de la dimension d’un autobus venait de s’arracher à la structure du plafond, juste au–dessus de lui. Cette information lui permit de calculer qu’il lui restait sept cent trente millisecondes d’existence, à dix pour cent près.

Juste le temps d’apporter la touche finale à son travail.

Dans un mouvement incroyablement rapide pour sa taille, le robot bascula le laser de combat situé à côté de lui pour en réorienter la tourelle de tir vers le large – ou plutôt vers l’endroit où se trouvait le large, car dans l’espace envahi de fumées on ne distinguait rien de l’extérieur. Mais ce n’était pas un problème pour le système de visée radar, qui n’eut aucune difficulté à localiser sa cible et à se verrouiller dessus ; dans le même temps, l’IA paramétrait l’ouverture maximale du faisceau pour un tir unique jusqu’à vidange des cellules à combustible.

Le tir débuta cinquante-sept millisecondes avant l’impact de la dalle de béton. À la vitesse de la lumière, il fallut trois microsecondes supplémentaires au rayon laser ultrapuissant pour venir frapper le Vladimir Karvaiyski à hauteur de sa ligne de flottaison, ouvrant une brèche de six mètres dans la paroi de la salle des machines et tuant tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur.

Après l’impact de l’hélicoptère, toute la superstructure du Vladimir Karvaiyski n’était plus qu’un brasier gigantesque, attisé par les vents furieux qui secouaient le navire. À peine audibles dans le vacarme ambiant, des hurlements indiquaient que des hommes s’y trouvaient piégés.

Iazov et Baranko avaient été projetés au sol et fortement commotionnés par le souffle de l’explosion, mais par chance les deux officiers ne souffraient d’aucune blessure grave. Recrachant le jet de bile qui lui avait envahi la bouche, Baranko agrippa la rambarde bâbord et réussit à se remettre sur ses jambes – avec d’autant plus de difficultés que le pont du brise–glaces semblait maintenant danser la gigue. A côté de lui, le général Iazov s’était assis et tenait sa tête entre ses mains ; il avait perdu sa casquette, et ses cheveux clairsemés volaient au gré des rafales de vent. Baranko jeta un regard incrédule vers l’arrière du navire, subjugué par l’étendue des dégâts.

C’est alors qu’une effrayante clarté rougeâtre illumina les flots à des kilomètres à la ronde, comme si l’aube s’était levée avec deux heures d’avance.

Stupéfait, le colonel russe se retourna d’un bloc dans la direction d’où paraissait jaillir la lueur. « GÉNÉRAL ! REGARDEZ !!! » hurla–t–il sans en croire ses yeux.

À un demi-mille de distance, une explosion titanesque venait de secouer le bunker géant. Un colossal panache de flammes et de fumées en expansion dépassait déjà la cime des falaises de glace, ne laissant plus rien distinguer de la plage.

Au moins ces salopards sont tous morts, eut le temps de penser Baranko. À ses côtés, Iazov toujours assis avait relevé la tête ; il saignait du nez, et sa bouche était agitée de tressaillements incoercibles.

Deux choses inimaginables se produisirent à cet instant précis.

Au moment où le grondement de l’explosion parvenait à leurs oreilles, un trait lumineux d’une blancheur aveuglante jaillit du magma incandescent et vint toucher le Vladimir Karvaiyski vers l’arrière. Le phénomène fut si bref – peut–être un dixième de seconde – que si les deux hommes avaient cligné des yeux à ce moment-là, ils ne l’auraient pas perçu. Pour la seconde fois en quelques instants, une commotion formidable secoua le brise– glaces, le faisant gémir de toutes ses tôles ; l’arrière du bâtiment se souleva de plusieurs mètres puis retomba pesamment dans l’eau avant de commencer à s’enfoncer.

Presque simultanément, un énorme hydravion sembla surgir comme un fantôme du champignon de fumée, ses ailes blanches illuminées par la lueur du brasier et par les éblouissants jets de flammes à l’arrière de son fuselage. L’appareil se déplaçait avec une lenteur impressionnante. Il paraissait désemparé, et, au lieu de continuer droit devant, décrivait une courbe descendante sur la droite qui allait immanquablement le précipiter dans les flots au bout de quelques secondes ; mais, au moment même où l’extrémité de son aile était sur le point de toucher, il réussit à se redresser et heurta les vagues avec sa coque profilée, soulevant une gigantesque gerbe d’écume de part et d’autre de son étrave. L’avion rebondit comme un bouchon et reprit pesamment son vol, mais cette fois son pilote avait l’air de le maîtriser.